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Les Croix de Bois de Raymond Bernard (1932)

Les Croix de Bois
© Pathé
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Sorti en France en 1932, Les Croix de Bois peut être considéré comme une œuvre fondatrice du film de guerre. Tiré du roman éponyme de Roland Dorgelès, inspiré de l’expérience vécue de son auteur pendant la Première Guerre mondiale, le film, bouleversant de réalisme, surprend par ses prouesses techniques étonnamment modernes pour l’époque. Restauré par Pathé en 2014, le film sortira en salle le 12 novembre.

Fritz Lang de passage à Paris, affirmait d’ailleurs à l’époque : «  Voilà le meilleur film de guerre qui ait été tourné dans le monde entier ! L’utilisation des travellings tout comme le mixage multipistes (expérimenté pour la première fois dans le cinéma français offre des scènes de combat d’une violence sonore époustouflante, donnant le sentiment d’être plongé au sein d’une véritable bataille. ».

Synopsis

Dans la ferveur et l’exaltation du début de la guerre, Demachy, encore étudiant, répond à l’appel sous les drapeaux. Il rencontre Sulphart, Bréval, Bouffioux et les autres, autrefois ouvrier, boulanger, cuisinier, désormais unis sous le nom de soldat.

Ensemble, ils vont rire, ensemble ils vont se battre, ensemble ils vont perdre espoir, noyés sous une tempête de feu, d’acier et d’absurdité. Dans la brume des tranchées défigurées par les canons, les soldats font face à la cruauté de la vie quotidienne, l’attente du courrier qui déchire les cœurs, la terreur des mines cachées, les camarades qui tombent. Tandis que fleurissent les croix de bois sur les tombeaux à ciel ouvert, Demachy finit par perdre ses idéaux.

La restauration du film en 2014

Une étude comparée a permis de comprendre qu’il existait deux versions du film Les Croix de Bois, montées à partir de deux négatifs distincts appelés Négatif A et Négatif B, qui présentent des parties identiques comme les scènes de bataille. Le Négatif A était le «premier négatif», celui de premier choix, fait initialement pour la sortie française qui a dû être envoyé juste après sa fabrication aux États-Unis pour honorer un gros contrat passé avec la Fox.

Le Négatif B correspondait initialement à la version destinée à l’exploitation internationale. Il est composé de plans de second choix dans la qualité des prises de vue, du jeu des acteurs, ou bien encore de la réalisation. Cette version est la plus connue et la plus diffusée depuis des années jusqu’à nos jours, le Négatif A, jamais rentré en France, étant introuvable à ce jour, il était donc important de sauver cette version de montage et la restauration s’est tout naturellement portée sur ce choix. Une copie d’époque de la version A a été heureusement retrouvée aux Archives de l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA) qui a servi, entre autres, de référence pour la reconstruction ainsi qu’un marron d’époque incomplet du Négatif A.

La restauration image incluant l’étalonnage représente 2900 heures de travail.

La restauration du son fut un travail particulièrement difficile dû à l’âge du film.

Les appareils d’enregistrement étaient encore tout nouveaux. Il ne faut pas perdre de vue que le cinéma était muet 3 à 4 ans auparavant. Ce film ambitieux nécessitant de nombreuses scènes de guerre en extérieur, les conditions d’enregistrement étaient très compliquées. Plusieurs micros avaient été installés afin de capter les dialogues d’un côté et les bruits d’explosions de l’autre. Ceci devait rendre compte de la réalité des scènes de guerre élaborées.

Le choix s’est porté sur une restauration au plus près de l’enregistrement original en respectant au maximum la tonalité des voix. Ceci a également impliqué la conservation d’un peu de souffle. Afin de rendre le mix compréhensible sur certains dialogues peu audibles, les niveaux ont dû être remontés. Cependant, les différentes sources sonores à disposition possédaient des caractéristiques différentes et l’harmonisation de ces éléments a été faite avec le plus grand soin. Les niveaux de dynamique ont dû être évalués et équilibrés afin de tendre vers une plus grande intelligibilité des dialogues et un maintien du bruit de fond le moins gênant possible.

120 heures ont été nécessaires à la restauration sonore.

Témoignage de Raymond Bernard (extraits de Échos de naguère, biographie du réalisateur)

« Lorsque, en 1932, peu après la naissance du cinéma parlant, Bernard Natan, alors directeur de la maison Pathé, me proposa de porter à l’écran « Les Croix de Bois » le chef-d’œuvre de Roland Dorgelès dont la lecture m’avait bouleversé, surmontant mon intense émotion, j’eus l’audace d’accepter. (...) Nous n’avions plus l’impression de faire seulement notre métier de cinéaste avec ardeur, avec amour, il nous semblait – un peu puérilement, peut-être – que chacun, pour notre modeste part, nous participions à une œuvre sacrée, une grande œuvre de paix.

En révélant ce qu’était la guerre à tous ceux qui l’ignoraient, nous voulions la faire prendre en haine. Aussi nous sommes-nous acharnés à surtout faire vrai. Mais tout de même, c’est sans tuer personne que nous devions donner l’illusion des pires bombardements et cette assez naturelle contingence nous contraignait à résoudre bien des problèmes techniques. Moins cependant que la reconstitution de l’ambiance sonore des batailles. Pourtant, après de nombreux essais, au cours desquels je fis éclater dix-sept microphones, je parvins à faire enregistrer, sur douze bandes différentes, les divers sons qui, ensuite, mélangés et dosés, constituèrent la bande unique accompagnant les images du film. Ce faisant, mes collaborateurs et moi-même avions certes accompli, dès les débuts du cinéma parlant, un travail qui n’avait jamais été réalisé auparavant. Ce fut un très dur labeur, exécuté dans une constante allégresse, car nous avions pour nous soutenir cette force immense que donne la ferveur, agrémentée d’ailleurs, en l’occurrence, par l’impression merveilleuse de perpétuelles innovations.

C’est en Champagne, aux environs de Reims, dans les ruines du fort de la Pompelle et dans les chaos du Mont Cornillet que nous reconstituâmes nos batailles. Là les traces des tranchées creusées quinze ans auparavant n’étaient pas encore effacées, il nous suffisait de les remettre en état. Des récupérateurs de l’armée sondaient le terrain avant nos prises de vues pour que soient évités les pires accidents. Souvent ils déterraient des obus encore intacts. Ils les faisaient alors exploser dans les profonds entonnoirs. Nous-mêmes, parfois, mettions à jour des cadavres horriblement mutilés dont plusieurs, par nos soins, purent être identifiés. Pendant des mois, jour et nuit, nous nous acharnâmes à recréer un passé monstrueux et à faire revivre, en pleine action, cette poignée d’hommes qui fut l’escouade du caporal Roland Dorgelès, devenu l’auteur des « Croix de Bois », en contant leur campagne. Ils étaient simples et grands sans se croire des héros. Il y en eut des milliers comme eux qui faisaient quotidiennement, à toute heure, leur besogne de soldat avec conscience, bonne humeur et – là je cite Tristan Bernard – « Ils donnaient à la France leur vie quand c’était compris dans le boulot. »

Poussant à l’extrême mon souci de la vérité, je n’ai montré à l’écran que des anciens combattants. Chacun, pour le film, retrouva son arme, son poste. Ah ! Ils ne faisaient pas de fautes, ils connaissaient bien le métier. Le Ministre de la Guerre m’avait accordé le concours de l’armée. Mais, en fin de compte, je ne l’utilisais que pour l’artillerie. Pour les autres armes, la bonne volonté des jeunes recrues ne pouvait remplacer l’expérience des anciens, de ceux qui «l’avaient faite ». (…)

Qu’ils jouaient donc bien tous les interprètes de notre film, et de quel cœur ! Les principaux rôles étaient tenus par Pierre Blanchar, Gabrio, le poète Antonin Artaud et Charles Vanel. Comme on les complimentait à la suite d’une projection, Vanel toujours modeste dit très simplement : « Nous n’avons pas eu besoin de jouer, nous n’avons eu qu’à nous souvenir. » Roland Dorgelès avait exprimé le désir que la première vision des Croix de Bois fût réservée «aux anciens » de son régiment.  Comment cette satisfaction eut-elle pu lui être refusée ? Un beau matin le film fut donc projeté devant les compagnons d’armes de notre auteur, en fait devant les survivants des véritables héros des Croix de Bois. Quel accueil allaient-ils faire à la résurrection que nous avions tentée ceux qui avaient réellement vécu les heures, qu’avec tant d’acharnement, nous nous étions efforcés de fidèlement évoquer ?

J’avais pris place dans la cabine de projection car je tenais essentiellement à régler moi-même le son et, durant toute la durée du spectacle, je ne lâchai pas le potentiomètre qui permettait de le commander. Au bout d’un moment je fus frappé, dans les instants où, sur l’écran, l’artillerie ne donnait pas, par l’extraordinaire silence qui régnait dans la salle pourtant archi-comble. On eut pu penser qu’elle était vide. Il y avait là quelque chose d’anormal et, à la longue, d’inquiétant. Que pouvait-il signifier ce silence ? Indifférence, réprobation... ou recueillement ? Mon inquiétude alla croissant jusqu’à la fin du film. Lorsque la lumière revint dans la salle je songeai d’abord à m’esquiver mais n’en fis rien : la curiosité l’emporte. Cependant le silence persistait et les spectateurs demeuraient à leur place parfaitement immobile. J’étais désespéré. Après une, deux ou trois minutes, je ne sais, qui me semblèrent une éternité, presque simultanément, ils se dressèrent et j’entendis... Mais je renonce à décrire, je ne saurais. J’étais là et, en même temps, ailleurs, mais où ? Tout, pour moi, s’était immédiatement brouillé. Je ne comprends pas bien ce qui arrivait. Ce que j’éprouvais ? Peut-être tout simplement un grand bonheur.

Avant de quitter la salle je fus nommé «soldat d’honneur» du régiment qui m’avait servi de modèle. Ce titre ne voulait rien dire ? Pourquoi ? Il signifiait peut-être que j’avais bien travaillé. Et j’en fus très fier.

Mais, peu après, l’idée me vint que les premiers spectateurs de notre film avaient de très bonnes raisons de s’être montrés sensibles à un tel spectacle. Et je me demandais, non sans angoisse, comment il serait accueilli par un autre public et, en particulier, par celui de notre présentation officielle.

Étant donné le sujet traité, et sans doute aussi les frais engagés, la firme productrice avait souhaité que cette séance fut empreinte d’une certaine solennité. D’importantes personnalités et même quelques ministres y avaient été conviés. De plus nous avions été priés, Roland Dorgelès et moi-même, de demander une audience à l’Élysée pour tenter d’obtenir la présence du Président Doumer. Ce qui nous gênait un peu, dans cette démarche, c’était d’inviter le Président de la République au Moulin Rouge, cette salle qui devait sa mondiale renommée bien plus au French-cancan qu’au cinéma, ayant, nous ne savions pourquoi, été choisie pour y donner notre gala. Bien heureusement nos appréhensions s’avérèrent injustifiées. Le Président qui était un fervent admirateur de l’œuvre de Dorgelès, accepta très simplement de venir voir notre film. Et même il insista pour que tous deux nous prissions place dans sa loge. Au cours de cette solennelle présentation je constatai dans la salle le même silence que lors de la projection devant «les anciens ». Mais j’étais de plus en plus convaincu que ce ne pouvait être pour les mêmes raisons. Et des appréhensions plus vives de minute en minute recommencèrent à m’assaillir. Soudain je reçu un choc. Revenant à la réalité je réalisai que c’était mon voisin Roland Dorgelès qui, discrètement, pour attirer mon attention, venait de me donner un coup de coude. Comme je l’interrogeais du regard, d’un mouvement de tête il me montra notre illustre invité. Et je vis que le Président de la République pleurait.

Ce fut l’instant le plus émouvant de ma carrière. »

Sources :  Pathé