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Le camouflage en 1914-1918 : Les artistes combattants au secours de leur pays

- Le char Renault FT17 camouflé est un dessin gouaché de Georges Tournon, 13 octobre 1918.
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

La Première Guerre mondiale a vu se développer les techniques d’armement, au sol, sur mer et dans les airs. En août 1915, l’Armée française reconnaît officiellement une nouvelle arme, apparue dès les premières semaines de la guerre : le camouflage. Enterrés dans les tranchées, les soldats doivent combattre en se cachant. Mis au point par des artistes et décorateurs de théâtre, homologué par les généraux, le camouflage améliore la défense et les attaques. Il se répand alors dans tous les corps d’armées et les deux camps.

Mettre son talent au service de son pays. Tel est le pari réussi de nombreux artistes qui ont contribué à l’effort de guerre au cours du premier conflit mondial en développant une nouvelle arme : le camouflage. Utilisée depuis la Préhistoire, cette tactique était jusqu’alors considérée comme une ruse, une dissimulation déshonorante. La valeur combattante se mesurait à l’affrontement en face à face. En 1914, les fantassins français partent au combat vêtus d’un uniforme aux couleurs voyantes, qui les transforme en cibles faciles pour l’adversaire, équipé d’une tenue plus discrète. Car, pour l’Armée française, le panache de l’uniforme primait sur la protection de l’homme.

Or, la guerre de position fait évoluer les mentalités. Bloqués au fond des tranchées sur un front fixe partant des Vosges jusqu’à la Mer du Nord, exposés, pour la première fois dans l’histoire des guerres, à la vision verticale des aviateurs, les poilus comprennent qu’ils doivent se battre en se cachant. Au même moment, des peintres enrôlés ont une idée révolutionnaire : faire disparaître aux yeux de l’ennemi l’artillerie et les hommes. Et ainsi, sauver des vies. Car l’objectif est aussi de protéger les soldats.

Des artistes inventifs

Qui a inventé le camouflage ? Dès le début de la campagne de 1914, plusieurs artistes servant une batterie d’artillerie au fort de Dongermain près de Toul, dirigée par le peintre Guirand de Scévola, constatent que les canons brillent au soleil, ce qui les rend aisément repérables.  Le peintre et décorateur nancéen Louis Guingot, qui a imaginé la première veste « léopard » dont l’Armée n’a pas voulu, suggère de dissimuler la batterie sous des branchages et des toiles peintes aux couleurs de la nature. Les artilleurs recouvrent leur uniforme de blouses couleur de terre, et deviennent invisibles ou du moins très difficiles à repérer. Des décorateurs de théâtre, comme l’accessoiriste Louis Bérard, appliquent leurs techniques de fabrication d’objets factices aux besoins de la guerre.

Grâce à des démonstrations éloquentes, Guirand de Scévola réussit à faire homologuer ces idées et obtient de faire des démonstrations qui finissent par convaincre les stratèges. Le 4 août 1915, le ministre de la Guerre reconnaît officiellement la Section de Camouflage, rattachée au 1er régiment du Génie le 15 octobre 1916, puis à la DCA en août 1918.

Des ateliers de camouflage

Pour répondre aux besoins en matériel nécessaire aux installations sur le terrain, des ateliers de fabrication sont ouverts à Paris dans des ateliers de décors de l’Opéra aux Buttes-Chaumont, ainsi que dans les divers groupes d’armées, notamment à Amiens (puis Chantilly), Châlons-sur-Marne et Nancy, complétés par des ateliers satellites. La formation des camoufleurs bat son plein et un personnel nombreux est recruté dans différents corps de métiers : mécaniciens, menuisiers, plâtriers… pilotés par les artistes peintres et sculpteurs. Parmi eux, beaucoup sont issus de la décoration théâtrale où ils ont appris à maîtriser l’art du trompe-l’œil. Quelques artistes cubistes, aptes à la déformation de la réalité, apportent leur vision déstructurante particulièrement efficace.

Reconnaissance du terrain et des pièces d’artillerie à camoufler, installation de filets de raphia tissé, d’observatoires dans de faux arbres creux et blindés – que les soldats « plantent », de nuit, à la place des vrais !  – toiles et haies camouflant les routes, les ponts ou les voies ferrées, ou même des villages entiers… les camoufleurs sont à pied d’œuvre. Les techniques se perfectionnent pour supprimer les ombres ou tromper l’ennemi sur la nature de l’objet peint.

Le camouflage n’est pas une arme qui tue, c’est une arme qui trompe. 

Bientôt, le camouflage s’étend à l’aviation et à la marine, avec les adaptations nécessaires aux zones d’action de ces armes. S’inspirant des recherches et des trouvailles de la Section française de Camouflage, et suivant leur génie propre, les armées alliées et adverses développent elles aussi des ateliers et des installations. Les artistes sont épaulés par des scientifiques, physiciens, ingénieurs, chimistes ou encore architectes.

Chefs de file, les artistes français – plus de 200 au total – comptent des noms restés célèbres : les sculpteurs Charles Despiau, Henri Bouchard, Paul Landowski, Albert Pommier, Antoine Sartorio, les peintres  André Dunoyer de Segonzac, Jean-Louis Forain, Joseph Inchon (le créateur de Bécassine), Charles Dufresne, Jean-Louis Boussingault, Charles Camoin, Louis Marcoussis, Auguste Herbin, André Lhote, Roger de La Fresnaye ou encore André Mare, l’un des fondateurs de l’Art déco.

Le nombre de civils et militaires impliqués témoigne de l’extraordinaire essor du camouflage : plus de 10 000 femmes ont été employées dans les ateliers de fabrication pendant la guerre. En 1918, 3 000 officiers et hommes de troupe travaillaient au camouflage de l’armée française.

Pour aller plus loin

Cécile Coutin, conservateur honoraire du Patrimoine, historienne de l’art spécialiste du camouflage, est notamment l'auteur de Tromper l’ennemi. L’invention du camouflage moderne en 1914-1918, éd. Pierre de Taillac, 2012, rééd. 2015. Préface de J.-Ch. De Castelbajac.
Elle assurera une conférence sur ce thème à la Salle des fêtes de Pinon (02), le 28 avril à 20h30. Plus d'informations ici.