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Aux origines de « Notre Mère la Guerre » : les « Chroniques de Notre Mère la Guerre »

Chroniques de Notre Mère la Guerre, couverture (détail), novembre 2014.
© éd. de La Gouttière / Mission du Centenaire / éd. Futuropolis - 2014
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Les Chroniques de Notre Mère la guerre sont le prolongement de la série de Kris et Maël, Notre Mère la guerre. Écrit par Kris et réalisé avec la complicité des dessinateurs Maël, Jeff Pourquié, Vincent Bailly, Edith, Damien Cuvilier et Hardoc, l'album met en scène dans de courtes histoires les témoins de la Première Guerre mondiale, anonymes ou célèbres, qui ont inspiré les personnages de Notre Mère la guerre. Suivant le fil rouge autobiographique de Kris, le lecteur découvre ainsi la genèse de la série. À l'occasion de la sortie en librairie le 6 novembre 2014, Kris et Maël reviennent sur leur inspiration dans cet avant-propos extrait de l'album.

« Aux adieux qui quelquefois se passent un peu trop bien… »,

chantait l’autre.

 

 

« Ça pourrait faire un bon résumé de ces deux années écoulées, depuis que nous avons mis un point final à Notre Mère la Guerre. C’était à la rentrée 2012, et quelques semaines plus tard nous nous envolions pour New York, à l’invitation du Lycée français, justement pour évoquer avec ses élèves notre travail sur la Grande Guerre. Dans l’avion qui nous y emmène, et en bons touristes qui se respectent, nous consultons un guide du bled. À l’intérieur, une anecdote historique méconnue retient notre attention. Elle va, presque instantanément, devenir le point de départ de notre prochain projet, prévu pour être mis en chantier dès notre retour d’Amérique. Du moins, c’est ce que nous croyions alors.

Car Notre Mère la Guerre ne cesse de nous retenir, comme jamais aucun projet ne l’a fait auparavant. On ne quitte pas facilement des personnages que nous avons fait vivre et qui nous ont accompagnés durant plus de cinq ans. Surtout qu’en réalité les premières idées avaient jailli dès 1998. Et que le profond désir d’aller interroger la Grande Guerre et ses acteurs remonte même à bien plus loin – à notre adolescence, confrontée pour la première fois aux traces laissées par le conflit dans la terre de Verdun et dans celle de nombreux autres lieux. Bref, tout compte fait, ça fait déjà un quart de siècle que tout cela grandit en nous. Et puis, surtout, dès 2013, un événement prévu de longue date s’inscrit sur les agendas ministériels (mais pas encore sur le nôtre) : le centenaire de la Grande Guerre. Quand nous avons commencé Notre Mère la Guerre en 2007, nous n’avions prévu que deux tomes et tout devait être terminé en 2010. Mais, lorsque, avec un an d’avance sur le centenaire réel, les initiatives et commémorations débutent de fait, Notre Mère la Guerre vient de s’achever et a déjà gagné bien plus de lecteurs que nous ne l’imaginions au départ. Une adaptation cinématographique est même prévue, avec Olivier Marchal à la réalisation. Pour ce film encore à venir, nous avons donc remis les mains dans le cambouis de l’écriture. Et les propositions, expositions et demandes de rencontres affluent sans cesse, auxquelles nous répondons sans compter notre temps.

La raison en est simple : sans même nous en rendre compte, le lieutenant Vialatte et sa compagne Eva, le caporal Peyrac et ses enfants-soldats, Jolicoeur, Planchard, Jojo, Le Goan, Surin et Raton, nous sont devenus aussi intimes que des amis de longue date, presque faits de chair et d’os et non d’encre et de papier.

À travers eux, nous entamons un dialogue avec les témoins et acteurs de ce temps-là, réduisant chaque jour un peu plus ce siècle qui nous sépare. À tel point qu’à lire leurs récits, leurs lettres et leurs journaux intimes, il nous vient parfois une étrange émotion. Une émotion venue du plus profond de ce passé qui ne veut pas mourir sans crier une dernière fois ce qu’il a été. Dorgelès, Barbusse, Jünger, Chevallier, Duhamel, Colette, Graves, Coeurdevey, Apollinaire, Péguy, Sassoon, Remarque, Céline, Cendrars, Warthon, Genevoix, Teilhard de Chardin, Giono, Hemingway, Owen, Kipling, Alain, Manning, Barthas, Tanty, Brittain, Moreau, Bofa… Et tellement d’autres, bien plus anonymes mais tout aussi touchants, nous sont presque devenus des camarades avec qui nous devisons au quotidien, avec qui nous partageons colères, amours, douleurs, joies et amitiés. La littérature est une drôle de machine à remonter le temps, et la dépendance à ses voyages se fait de plus en plus forte.

C’est alors qu’arrive sur la table un projet unique par sa nature mais multiple dans ses implications. Il nous vient, presque logiquement, de la Somme, territoire que nous n’avons cessé d’arpenter depuis 2007, ayant trouvé en l’Historial de Péronne, et surtout en la personne de son attaché de conservation, Frédérick Hadley, notre premier soutien documentaire. L’association On a Marché sur la Bulle, organisatrice du festival BD d’Amiens, a pris en charge l’aspect bande dessinée du Centenaire.  Son directeur, Pascal Mériaux, accompagné par l’ACAP (l’Association pour le Cinéma et l’Audiovisuel en Picardie), nous propose une résidence étalée sur plusieurs semaines à l’abbaye de Saint-Riquier, mêlant écriture cinématographique et rencontres bédéphiles, exposition et cours à l’Université de Picardie. Pour couronner le tout, très vite naît l’idée d’un autre livre autour de Notre Mère la Guerre. Nous acceptons avec enthousiasme, trop heureux à l’idée d’avoir une véritable excuse pour ajouter un ultime chapitre à toute cette aventure. Mais nous n’avons pas la moindre idée de ce que nous allons en faire… Nous savons juste que nous ne voulons pas d’une sorte de « spin-off », comme il en existe tant dès lors qu’une série a rencontré un public suffisamment large. Et que nous aimerions y être accompagnés par des auteurs que nous aimons, pour leur travail et leur personnalité. Le calendrier est relativement intenable, les partenaires sont multiples (la Mission du Centenaire, les éditions de la Gouttière, émanation de l’association On a Marché sur la Bulle, Futuropolis), les auteurs sont d’ici ou d’ailleurs et ont un calendrier déjà bien chargé, la matière qui va y être développée nous est totalement inconnue... Bref, tout va bien et tout le monde est très heureux de ce voyage imprévu, comme un premier jour de traversée du Titanic. Mais puisque ce livre devait être le dernier, c’était quand même le moment de rendre, autant que faire se peut, tout ce que nous  avons emprunté ailleurs.

Et, en premier lieu, rendre hommage à tous ceux qui nous ont laissé des traces littéraires ou visuelles de leur expérience durant la guerre. D’où le désir, après avoir créé ces doubles imaginaires qu’ils ont fortement inspirés, de raconter qui étaient les véritables Charles Péguy, Louis Barthas, Vera Brittain, Gabriel Chevallier, Georges Deloche… Puisque ce livre doit être le dernier, qu’il soit aussi le premier d’une possible génération d’auteurs, issus du tout premier diplôme universitaire « Créations de bandes dessinées » et qui y signent leurs premiers écrits. Et s’il est le dernier, qu’il puisse aussi amorcer la suite de notre voyage commun. Au moment où nous achevons ces lignes, mercredi 10 septembre 2014, nous nous apprêtons à embarquer une fois de plus pour le Nouveau Monde, invités cette fois par les Allemands du Goethe Institute de San Francisco au vernissage d’une expositionconsacrée à Notre Mère la Guerre. Preuve s’il en est qu’entre l’Europe et l’Amérique, il y a autre chose qu’un océan. Mais cette fois, promis, les adieux sont terminés.

« L’Amérique… », comme chantait l’autre, toujours le même.

Il est temps, à présent, de raconter la nôtre. »