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La littérature d’expérience et le témoignage sous le regard de l’historien : retour aux années de guerre

Prix Goncourt, 1929. Au centre, Roland Dorgelès.
© Gallica / BnF
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« Inter arma silent musae » dit la maxime latine : « Sous les armes, les muses se taisent. » En ce qui concerne la guerre de 1914-1918, cette maxime paraît difficile à vérifier. Sur le plan quantitatif, les muses ont été au contraire très bavardes et les livres sur le conflit – en particulier dans le champ de la littérature – ont été fort nombreux. Dès 1914, dans la plupart des pays belligérants et en particulier en Allemagne ou en France1 des milliers d’ouvrages ont été publiés par les éditeurs. Sur le plan qualitatif, il est vrai que les muses n’ont pas toujours été inspirées. Nombre de ces ouvrages sont aujourd’hui, à raison, tombés dans l’oubli. Cependant, parmi la masse des livres écrits et publiés entre 1914 et 1918 certains – par exemple ceux de Guillaume Apollinaire, Maurice Genevoix, Roland Dorgelès, Ernst Jünger, etc. – font figure de chefs d’œuvre et sont régulièrement réédités.

Indéniablement, la Grande Guerre a été un terreau fertile pour toutes sortes d’expérimentation et d’exploitation dans le domaine du livre. La littérature n’a d’ailleurs pas été, loin s’en faut, le seul genre représenté, bien au contraire : ouvrages techniques, livres de cuisine pour temps de privation, recueils de lettres, livres religieux, mémoires d’officiers et d’hommes politiques, reportages journalistiques ont également été publiés en très grand nombre.

Le raz-de-marée livresque ne s’est d’ailleurs pas arrêté après 1918. S’il a un temps faibli étant donné la lassitude du public après 1918, il a déferlé de plus belle une dizaine d’année après le conflit, emporté notamment par le succès fulgurant et international du livre d’Erich Maria Remarque A l’Ouest rien de nouveau et de toute une série de romans de guerre. D’ailleurs, dans la mémoire collective, cette seconde vague a parfois fait oublier la première tout aussi impressionnante et qui, elle, datait des années même de la guerre de 1914-1918.2

À cette époque, parmi tous les types de livres et genres littéraires, l’un d’entre eux s’imposa rapidement comme étant le plus légitime à dire la guerre : l’écriture littéraire de l’expérience guerrière, la littérature d’expérience écrite par les combattants eux-mêmes.

Cet objet littéraire neuf fut en effet un phénomène général et massif pendant puis après la Grande Guerre. Sa désignation par les périphrases utilisées plus haut est imparfaite mais elle résume assez bien ce qu’on a qualifié dans les différents pays belligérants sous des dénominations très diverses : témoignage, récit de guerre, journal de guerre, littérature de guerre, Frontdichtung, Kriegsliteratur, War Poetry

Ces dénominations recouvrent des genres et des démarches différents mais qui ont en commun une tentative de transcription par le verbe et l’écrit – et essentiellement sous la forme de l’imprimé – de l’expérience combattante par ceux qui l’ont faite. Bien que très floues, ces dénominations distinguent ce genre, à la fois des productions livresques qui ne sont pas écrites par les combattants eux-mêmes, mais également des correspondances de nature privée qui ne sont destinées qu’à un tout petit cercle de lecteurs et relèvent de la sphère de l’intime. En fait, la littérature de guerre des combattants se trouve justement à l’intersection entre une pulsion d’écriture intime – raconter et essayer de comprendre sa guerre – et le geste collectif de publier qui place cette tentative intime dans l’espace public.

Historiographies et débats autour du témoignage

Bien entendu cet objet a aussi son historiographie qu’il serait très long de résumer dans toute sa profondeur et sa complexité et qui de plus est fortement dépendante des histoires nationales, tant l’objet « littérature » entretient un rapport étroit avec l’identité nationale. Pour aller vite, on pourrait dire que cette littérature de témoignage a connu une grande fortune publique avant que d’intéresser les universitaires même si des spécialistes de littérature se sont penchés sur elle finalement avant les historiens.

Ainsi étrangement pendant l’entre-deux-guerres, cette littérature connaissait de grands tirages mais curieusement, à quelques exceptions prêt, les historiens s’en méfiaient – à l’instar de Pierre Renouvin3 – comme si la parole des témoins était concurrente de celle des historiens.

En France, à cette époque, une étude a cependant marqué les esprits sans pour autant lever la méfiance. Jean Norton Cru, universitaire d’origine franco-américaine et lui-même ancien combattant4, s’était livré à une étude – puis un ouvrage de synthèse plus court5  – qui se voulait systématique du témoignage en combinant une hypercritique positiviste du témoignage et une confrontation avec sa propre expérience subjective d’ancien combattant. Selon lui, il y avait de « bons » et de « mauvais » témoins et il convenait de faire un tri. Il attribuait même des notes de 1 à 5 en fonction de la valeur qu’il accordait au témoignage. Notons ici que l’approche du célèbre critique continue d’ailleurs jusqu’à aujourd’hui en France de nourrir discussions, débats et controverses sur le statut du témoin et du témoignage qui est loin d’être un objet historiographique froid malgré la distance temporelle qui nous sépare de la Grande Guerre6. La question du témoignage est même centrale dans les débats autour du consentement des combattants à la guerre, de leur « brutalisation »7  et de l’existence ou non de cultures de guerres8.

À l’époque, ce tri avait un objectif moral, une fonction éthique9 : l’idée selon laquelle la vérité sur la guerre, dévoilée par le bon témoin, permettra d’empêcher sa reproduction. Il l’écrit d’ailleurs explicitement lorsqu’il critique élogieusement l’écrivain combattant André Maillet : « (…) si nous, combattants, nous pouvions peindre notre guerre avec assez de vérité et d’art pour que les hommes de demain, nous lisant, éprouvent mentalement des souffrances assez identiques à celles que nous avons éprouvées réellement, alors le problème de la paix permanente serait résolu, la guerre deviendrait impossible, non pas matériellement, bien mieux : impossible à concevoir, à accepter dans l’esprit. Maillet croit que c’est impossible. C’est parce que je crois le contraire – et uniquement pour cette raison – que j’ai entrepris de faire connaître l’œuvre de Maillet et de ses pairs. »10

Le rôle de protestation éthique contre la guerre par le moyen du témoignage est explicité dans le second livre de Norton Cru publié un an plus tard : « Le témoin observateur, probe, doué pour l'expression claire de ce qu'il observe et sent, a tôt fait d'adapter ses sens et son esprit tout en se maintenant dans un état de réaction active à son milieu. Il voit nettement en même temps qu'il proteste, il note fidèlement en même temps qu'il s'affirme, il dépeint artistement en même temps qu'il défend l'indépendance de sa raison. La conséquence de cette attitude morale, de cette discipline intellectuelle des notations quotidiennes, c'est que les légendes les plus contagieuses ne contamineront pas ce témoin en état de défense et que sa vision de la guerre, incomplète mais fidèle, aura une étonnante ressemblance avec la vision d'autres soldats appartenant à d'autres secteurs, à d'autres périodes, à d'autres guerres, témoins aussi incomplets mais aussi fidèles que lui. »11

À cause, ou peut-être plutôt malgré cette définition normative du rôle du témoin, l’approche de Jean Norton Cru – que ne lui était pas spécifique – aussi parce qu’elle reposait sur une scientificité et une méthode historique familière, a marqué les usages historiques du témoignage qui oscillait entre une grande méfiance des historiens à l’égard du témoignage et un usage « illustratif » du récit historique une fois le statut de « bon » témoin reconnu à l’auteur. La confusion était d’ailleurs par fois grande en ce qui concerne le statut de l’auteur. Ainsi, un des livres qui en 1959 a contribué à régénérer l’intérêt en France pour la Grande Guerre, le Vie et mort des Français 1914-1918 d’André Ducasse, Jacques Meyer, Gabriel Perreux et préfacé par Maurice Genevoix se présente à la fois comme un livre d’histoire et un témoignage – ses auteurs sont tous des anciens combattants – s’inscrivant dans la droite ligne du travail de Cru : « Ainsi cette histoire de la guerre est encore un témoignage. Mais on la méconnaîtrait si l’on n’y voyait que cela. Sur la voie indiquée et ouverte par un Norton Cru, elle va plus loin et elle innove. "Simple" histoire, en ce sens qu’elle ne prétend pas à des synthèses prématurées, elle n’en présente pas moins une vue d’ensemble objective et complète. Ni militaire, ni diplomatique, ni proprement sociologique, ni d’ailleurs techniquement appliquée à quelque domaine que ce soit, elle laisse aux spécialistes le soin de dépouillements plus amples et plus ambitieux. Elle se veut être délibérément, une "histoire des hommes en guerre". »12

Dans cette histoire, les témoignages, très abondamment cités, viennent à l’appui du récit qu’ils illustrent le coloriant d’effet de réel indispensable. Ce rôle, le témoignage et la littérature de guerre au sens large continuent de l’avoir. Ce type de texte représente en effet une source indispensable et indépassable pour toute écriture « d’en bas » de la Grande Guerre.

Si l’on devait résumer les interprétations et les regards posés sur la littérature de guerre, on pourrait dire que ceux-ci s’organisent généralement autour de deux axes perpendiculaires. En abscisse varierait le degré d’authenticité du texte en fonction de la présence au front de son auteur, de son choix de témoigner, du genre qu’il a choisi. En ordonnée, c’est la qualité littéraire du texte qui varierait. C’est cette configuration et ce schéma qui est implicitement derrière toute réception critique – historique ou littéraire – de la littérature de guerre. Les usages, souvent illustratifs, qui sont classiquement faits de ces textes pour animer, rendre vivant et véridique un récit historique de la Grande Guerre, procèdent implicitement de ce même schéma : l’auteur historien se mettant, c’est selon, à la recherche du « témoignage vrai » ou de l’épisode rendu de manière saisissante sous la plume du grand écrivain.

Comme on l’a compris, l’historien qui aujourd’hui se penche sur l’objet « littérature de guerre » le fait aussi au prisme de ces regards implicitement ou explicitement normatif comme de cette historiographie ici très rapidement résumée, tout comme du prisme national par lequel il traite le sujet.

L’approche utilisée dans mon travail était néanmoins autre13. L’objectif premier était d’historiciser le phénomène de la littérature de guerre et de ses auteurs, les écrivains combattants, à savoir, le saisir en tant que phénomène culturel dans son contexte d’émergence. L’idée étant de voir si la fonction de témoignage attribuée à cette production littéraire était ou non un anachronisme, était-elle essentielle, était-elle unique ? Ces questions sont essentielles et un préalable nécessaire pour qui veut comprendre la contribution essentielle de cette production à la mémoire de la Grande Guerre jusqu’à aujourd’hui.

Pour cela, il fallait donc aussi étudier autant les textes eux-mêmes et leurs auteurs que les conditions d’émergence de cette masse de texte : c’est à dire la réception par le champ littéraire, la cristallisation et la légitimation du genre « écrit d’expérience » et de « l’écrivain combattant » comme instance narrative légitime, le rôle des éditeurs, de la censure dans ce processus.

Dans un second temps, une fois le statut des auteurs comme témoins certes mais aussi comme écrivains combattants étudié, je me suis penché sur le contenu lui-même de leur production en interaction avec le contexte même qui les a vu naître et sur les fonctions de ces textes pendant le conflit, notamment à travers l’analyse de quelques représentations cruciales comme la question de la défense de la patrie, du sacrifice, de la violence ou l’image de l’ennemi.

Cet angle d’attaque du problème a dégagé – entre autres – deux lignes de force que nous nous proposons d’exposer rapidement ci-dessous. La première est le processus de légitimation de cette littérature des combattants qui acquiert peu à peu un magistère moral quand il s’agit de dire la guerre. Les éditeurs, les revues, les prix littéraires mais aussi et peut-être surtout les auteurs eux-mêmes participent à cette légitimation. Celle-ci était d’autant plus importante que les textes avaient de nombreuses fonctions qui ne se résumaient finalement pas à « témoigner », à documenter un vécu de guerre.

Le processus de légitimation des écrivains combattants et de la littérature d’expérience

On l’a déjà mentionné, les éditeurs, les prix littéraires – le Prix Goncourt est ainsi décerné pendant toute la guerre chaque année à des écrivains qui ont fait l’expérience du front – les critiques, les écrivains de l’arrière participent à la légitimation de cette littérature d’un genre nouveau, cette littérature qui finalement n’en est pas vraiment une, tant elle semble mélanger les genres : de fait nombre de ces livres procèdent de trois genres : du roman, ils ont parfois la forme, des éléments de fiction, du journal, ils conservent les dates, la précision des notations sur le moment, du récit, ils ont la narration, le plus souvent linéaire et chronologique14.

Ils portent parfois des sous-titres qui attestent de ce mélange des genres. Le Feu est sous-titré Journal d’une escouade, le livre de Jünger, Journal d’un chef de troupe d’assaut, alors que précisément, ils s’éloignent formellement du journal au sens strict. Le Wanderer de Flex est sous-titré Un témoignage de guerre alors qu’il ne l’est que dans le sens de celui d’un martyre patriotique. Le problème de définition se répercute parfois tard dans l’après-guerre. Dans une préface de 1949, Maurice Genevoix parle de « récits de guerre » alors que ses livres ont la forme de journaux15. Quant aux  recueils de courts récits de Duhamel, ils s’apparentent à des nouvelles, des contes, ou même à des essais, qui, telles les facettes d’un prisme, difractent la guerre. Chaque épisode prend une signification quasi universelle.

Pourtant si les instances du champ littéraire légitiment ce genre étrange et hybride qu’est le témoignage de guerre, ils le font seulement à la suite des écrivains combattants eux-mêmes. Ces derniers défendent en effet très souvent dans leurs propres textes leur légitimité à raconter la guerre en la fondant sur un apparent paradoxe. La guerre est si extraordinaire, si chaotique, si violente, si traumatisante que seul celui qui l’a faite peut la dire, même si cette entreprise est finalement vouée à l’échec. Georges Duhamel, en janvier 1920, lors d’une conférence, tire une sorte de bilan de ses lectures et de sa propre expérience d’écrivain combattant. Il revient sur ce dilemme intrinsèque au témoignage et appelle à dépasser déjà cette pensée qui contredit en elle-même la démarche des écrivains combattants qui veulent précisément communiquer leur expérience : « Croyez-le bien, en jugeant que le témoignage reste au-dessous de l'immense réalité, je ne mets pas en doute l'opportunité de ce témoignage. »16

Cette méditation n’entame pas la conviction bien établie chez les écrivains revenant des combats que seuls ceux qui vécurent la guerre sur le front pouvaient raconter. Conviction qui s’oppose finalement à l’idée d’une guerre indicible. Roland Dorgelès exprima dans ses Souvenirs sur les Croix de Bois toutes ces contradictions. Il constatait d’abord les difficultés intrinsèques à la littérature de témoignage : « On peut très bien avoir joué son rôle dans les aventures les plus tragiques et n'en garder que des souvenirs insignifiants. »17

Pour ajouter pourtant presque aussitôt : « Mais si je n'avais pas plié les genoux sous la fatigue, si je n'avais pas connu le courage et la peur, si je n'avais pas, avec les camarades, crié "En avant !" en escaladant le parapet, si, blessé, je ne m’étais pas mordu le poignet en grognant: "Nom de Dieu ! j'en tirerai ma peau..." eh bien ! non, il y a des pages que je n'aurais jamais pu écrire. »18

De fait, ces contradictions et leurs conséquences n’impliquent pas selon lui une abdication de toute littérature. Son projet va d’ailleurs au-delà du simple témoignage mais n’est pas pour autant de la pure fiction : « Ce n'est pas du roman, ce ne sont pas des choses vues : c'est, en quelque sorte, de la réalité recréée. (...) J'avais une ambition plus haute : ne pas raconter ma guerre, mais la guerre. »19

En cela, Dorgelès semble représentatif de cette « écriture de la guerre » qui est aussi une « écriture d’une expérience humaine ». A l’instar de nombreux écrivains combattants, il témoigne de la tension entre la guerre et la littérature, tension qui entraîna la naissance d’un genre qu’on peut qualifier, par ce qui semble une oxymore, de « littérature de témoignage. »

En réfléchissant comme Dorgelès et Duhamel aux liens entre guerre et écriture, les écrivains mettent parfois à nu les contradictions, les particularités et les nécessités induites par la guerre de ce genre particulier qui tient, comme on l’a vu, du récit, du roman et du journal. Un autre auteur souligne implicitement l’impérieuse nécessité de recourir aux effets littéraires et la contradiction entre les nécessités du témoignage, de la vérité et celles de la littérature. En effet, pour lui, le témoignage le plus fidèle est du domaine du rêve impossible : « Souvent, je rêve d'un journal de guerre, scrupuleusement tenu, au jour le jour, et disant tout ce qui passe dans un cœur et une tête d'homme, au front, montrant dans sa répétition exacte et monotone ce qu’est la vie de combattants partagés entre le cantonnement du repos, où ils ne se reposent pas, et les premières lignes, où ils ne se battent pas. Tout soldat qui lirait ces pages s'y reconnaîtrait en disant : "C'est ça." Mais ce serait sans doute le comble de l'ennui, pour peu que ce livre fût fidèle. »20

Dans leurs pratiques d’écriture, les écrivains combattants sont pris entre les nécessités qu’ils s’imposent de témoigner de leur vie de soldat et leur envie de littérature, leur volonté de devenir ou de rester, malgré tout, écrivain. Pour Dorgelès, il fallait être les deux, écrivain et combattant : « Ce qu'il fallait, c'était se pétrir le cœur, s'assimiler à la guerre jusque dans ses poisons. Et de deux être ne plus faire qu'un : l'écrivain et le soldat. »21

Si, pour Dorgelès, ce constat est optimiste et s’il se décerne finalement un satisfecit implicite, Georges Duhamel est, quant à lui, beaucoup plus pessimiste à l’égard de la possibilité de faire émerger une nouvelle écriture de guerre. Il réaffirme certes, comme son confrère, la nécessité d’avoir été au front pour évoquer de manière juste et vraie la guerre : « C'est donc aux armées, c'est dans les pays envahis ou dévastés, c'est sur les champs de bataille que l'événement avait toute son intensité, c'est là qu'il se fabriquait, qu'il naissait, qu'il était intensément présent. (...) nous touchons une des plus émouvantes infirmités de l'âme. Les hommes sentent avec force et vivacité, mais ils connaissent avec imperfection et faiblesse ; j'entends qu'ils ont grand’peine à penser ce qu'ils éprouvent, à identifier leur désespoir ou leur enthousiasme. Leur douleur est grande, mais qu'elle est impossible à exprimer, qu'elle est peu capable de s'apprécier, de se mesurer avec des mots, de se concevoir elle-même et, par suite, de se décrire ! (...) Toutefois, à lire la plupart de ces écrits, on est frappé, comme je vous le disais tout à l'heure, par l'impuissance de la conscience à remplir avec énergie et continuité ses fonctions essentielles. (...) Ils ont témoigné! Nous leur devons le peu que nous savons ; mais la plus grande partie de l'événement se dérobe à toute science. »22

Pour lui, cet échec programmé de la littérature de guerre est dû à la force des préjugés et à ce qu’il qualifie de « littérature de convention » qui, à l’arrière comme à l’avant, pendant, comme après la guerre, domina les représentations que les hommes s’en firent. Cette « littérature de convention » s’imposait à eux en dépit de ce qu’ils avaient vécu, de ce dont ils se souvenaient. Le « survivant » témoigne et constate en même temps la vanité de son témoignage. La vérité de la guerre est dans la mort et elle est détenue par les morts. Ici s’exprime une « culpabilité du survivant » puisqu’en poussant son raisonnement, seuls les morts ont vraiment vécu la guerre : « Les vérités profondes de la guerre, elles sommeillent à jamais dans les dix millions de crânes enfouis sous les champs de bataille. Les morts seuls savent quelque chose. Les survivants étreignent de précaires souvenirs que tout conspire à défigurer et à dissoudre. »23

Remarquons que ce constat pessimiste ne le rend pas muet pour autant. Il se double en effet d’un devoir implicite et sans cesse renouvelé chez les écrivains combattants de l’après guerre : écrire en s’adressant « autant aux morts qu’aux vivants »24 , prendre la parole laissée par les disparus. Jean Norton Cru pousse cette logique, sans nécessairement en être conscient, jusqu’à ses ultimes contradictions. Il rejette toute « littérature » pour faire du « témoignage » le criterium absolu. Il oppose les termes absolument sans voir que, pendant la guerre, ils procèdent l’un de l’autre. Pourtant, contrairement à Duhamel, s’il pose le témoignage comme le seul moyen digne de rendre compte du vécu de la guerre, il se tait lui-même sur sa guerre et se livre à une déconstruction hypercritique et normative du corpus de textes disponibles. Optimistes ou pessimistes sur la possibilité de transmettre, Dorgelès et Duhamel n’en restent pas moins des praticiens, des écrivains qui sur le métier remettent l’ouvrage et pour qui la littérature et le témoignage ne s’opposent pas nécessairement mais doivent se nourrir l’un l’autre. Il n’est donc pas si étonnant que Norton Cru n’aime ni l’un ni l’autre.

Ce débat sur la possibilité de témoigner et les moyens du témoignage n’est pas purement rhétorique ou théorique. Il saisit l’écrivain au moment même où il tente de mettre en forme ses souvenirs. Ernst Jünger, en même temps qu’il prend des notes, projette déjà de publier son journal. Le 1er juillet 1916, il dresse par exemple une table des matières prévisionnelle – et strictement chronologique – des grands épisodes qu’il a déjà vécus. Plus tard dans la guerre, il écrit sur une feuille volante un pense-bête qui le guide lors de l’écriture de ce qui est en train de devenir Orages d’acier. S’y dévoilent la volonté conjointe de témoigner et de rendre ce témoignage vivant par des moyens littéraires : « La langue est encore beaucoup trop sèche ; doit être rafraîchie au moyen de dialogues. / Pour la description des moments importants, etc., progresser de manière choisie. Bien utiliser les deux premières heures (?) de la matinée. / Le journal dans sa forme originelle n’est qu’un cadre dans lequel les descriptions des paysages, de toutes les humeurs de la troupe, de son entretien, de la nature de ses abris, des exercices tactiques, etc., doivent être inscrits. / Chaque moment doit avant tout être convenablement disposé. D’abord les conditions générales, les préalables, ensuite le déroulement. / Toujours écrire de manière à ce que le lecteur voie clairement tenants et aboutissants. Ne jamais introduire des noms inconnus et isolés. »25

Les règles que l’apprenti écrivain s’impose sont aussi les outils du romancier, notamment le dialogue et la description. La précision qu’il exige de lui-même est l’une des marques de fabrique du style jüngerien. Il s’agit bien de faire du témoignage de guerre un genre dans lequel le carnet de guerre, le journal, n’est plus qu’un cadre dont il ne faut surtout pas rester prisonnier. La littérature est un moyen comme une fin.

De quelques fonctions sociales et culturelles de la littérature combattante

Mais ce type de littérature, dans le contexte où il émerge a bien d’autres finalités que la littérature seule. Outre les fonctions intimes et cathartiques qui peuvent être à l’origine de la pulsion d’écriture, la littérature d’expérience des combattants a également des fonctions sociales et culturelles qui s’inscrivent dans les cultures de guerre des sociétés plongées dans le conflit. Le « témoignage » est l’une de ces fonctions mais il est loin d’être la seule26. Longuement évoqué en introduction, nous ne reviendrons pas dessus ici. A cette fonction à la fois documentaire et éthique, s’ajoute souvent la poursuite du combat par les moyens de la littérature. Pendant le conflit – contrairement à l’après-guerre – rares sont en effet les textes pacifistes ou dénonçant la guerre. Beaucoup au contraire la justifie et mettent – après le fusil – la plume au service de la patrie. De manière générale, l’image de l’ennemi portée par la littérature de guerre des écrivains combattants est souvent l’un des moyens retenus pour faire de la plume une arme. Les écrivains combattants se servent de leur légitimité à dire la guerre pour faire passer une image de l’ennemi résultant soi disant de leur propre expérience comme le prouve d’ailleurs, à la fin du passage cité, l’insistance de l’auteur, par ailleurs bien conscient de recourir à des clichés et des stéréotypes issus de d’une véritable culture de haine. Loin de la démentir par leur expérience vécue, les écrivains combattants en font une véritable confirmation. Sous la plume d’Oskar Wöhrle, on peut ainsi lire que le Russe « vivait la vie naturelle d’un animal » et que la « race » française était « par essence » différente de l’allemande27. Ce double mouvement d’animalisation et d’ethnicisation de l’ennemi se retrouve très nettement, peut-être davantage encore, chez de très nombreux écrivains combattants français : « Mais ces salauds-là, c'était comme les poux, / qu'pus on en tue, pus i en a! (...)  »28

On peut y ajouter la diabolisation, ou les accusations récurrentes de barbarie : « Ils sont la haine, le massacre, l'incendie, le pillage, le viol. Par-dessus tout ils sont l'orgueil. (...) S'ils avaient la passion de la gloire, ils pourraient nous faire une guerre injuste, comme le furent certaines de nos guerres à nous, ils ne nous feraient pas une guerre inhumaine, horrible brutale, carnassière, telle que seuls les démons purent l'imaginer. »29

Ainsi, s’ils témoignent de la guerre, ces écrits témoignent également des sentiments de leurs auteurs. Ils témoignent d’une haine dite et donc de l’intégration de ces écrits de guerre publiés entre 1914 et 1918 dans les imaginaires de guerre des différents belligérants30. Dire cette haine, c’est d’une certaine manière, poursuivre le combat, tuer encore une fois l’ennemi comme semble le faire l’écrivain d’origine italienne Ricciotto Canudo : « (…) ils [les morts ennemis] sont l'image réelle, plastique, de la haine, de cette haine consentie, de tout ce qui bouillonne et bourdonne en nous, de tout ce que nous sommes ici ; et ils couvrent de leur chair morte, de leur sang mort, les dalles de l'église violée. »31

Dans les cas moins extrêmes que celui-ci, où parmi les sentiments envers l’ennemi s’exprime parfois un certain respect. Ce respect connaît toutefois des limites : il est pour l’individu qui porte un uniforme, qui meurt et qui souffre et non pour l’ennemi dans son ensemble. Henry-Jacques, poète proche de Barbusse exprime bien ce sentiment : « T'ayant trouvé, vivant encor, / Je t'aurais tué sans remords, / (...) / La mort t'a fait pareil aux miens. / Te puis-je haïr encor, Prussien ? »32

C’est uniquement dans « la fosse commune » que les soldats sont tous « sont tous parents et frères »33. Auparavant il faut combattre pour la victoire, cette victoire qui donnera son sens à l’horreur et au chaos.

Ce « don du sens », cette fonction herméneutique, interprétative de la guerre est sans doute d’ailleurs la plus essentielle. Ils sont en effet rarissimes ceux qui, pendant la guerre, en affirmèrent le caractère insensé. Les dadaïstes qui à partir de 1916 s’appliquèrent à démontrer par l’absurde le non-sens de la guerre demeuraient une minorité en exil et ne se recrutaient pas encore parmi les écrivains combattants34. Ceux-ci, au contraire, même lorsqu’ils avaient été les témoins de l’horreur du champ de bataille, s’efforcèrent longtemps à trouver et donner un sens à la guerre. La mort de masse pour rien, pour le néant, eut été trop insupportable. Même celui dont on fait après la guerre le parangon du pacifisme, Henri Barbusse, veut croire jusqu’au bout que le sacrifice n’a pas été inutile : « Il était blessé sous sa cuirasse immonde, et tachait le sol, et, quand il eut dit cela, son œil élargi contempla par terre tout le sang qu’il avait donné pour la guérison du monde. »35

Dans ce contexte de recherche d’un sens dans le paroxysme la littérature de guerre joue un rôle singulier. Pour eux et pour leurs contemporains, les écrivains et poètes combattants interprètent la guerre. Cette interprétation peut aller de la simple justification du combat de sa nation, à l’expression de grandes attentes placées en la victoire à venir. Ainsi, interpréter et donner du sens à l’expérience – individuelle ou collective – c’est aussi annoncer la victoire qui justifie tous les sacrifices. Le sacrifice est d’ailleurs un des ressorts essentiels de la « culture de guerre »36. Il imprègne la littérature de guerre des écrivains combattants. Il est vrai qui apparaît comme un moyen commode de donner du sens à ce qui ne semble pas en avoir : la violence, la souffrance, la mort. De fait la littérature de guerre est une littérature qui se confronte à ces trois aspects essentiels de l’expérience combattante.

George L. Mosse avait bien montré que la littérature, parmi d’autres modes d’expression, participa à ce qu’il appelait la déréalisation de la violence, visant à rendre la réalité guerrière acceptable37. Cette déréalisation passait par une mythification qui transformait le soldat en héros en recourrant par exemple à l’imagerie médiévale : « Plus je vis au milieu d'eux, plus je le constate, nos soldats ont des âmes de preux. »38

Les auteurs invoquaient ainsi l’image du chevalier pour parler des soldats enterrés dans les tranchées. Le vécu était caché par l’héroïsme des images. Le soldat n’était plus tué, il « mourrait en héros », il ne souffrait pas dans sa chair, il devenait un « martyr » acceptant le sacrifice : «  (…) dans mon fossé, j'ai accepté le sacrifice, et j'ai trouvé que c'était bien. »39

Selon Mosse, un autre processus accompagnait la mythification : il s’agissait de la banalisation ou trivialization. Le recours à des lieux communs effaçait peu à peu la réalité de la guerre. Si l’héroïsation pouvait apparaître encore logique sous la plume d’écrivains combattants, notamment lorsqu’ils rendaient hommage à leurs camarades morts, on est davantage surpris de constater que les combattants aussi, malgré leur connaissance intime de la réalité atroce du front, participèrent aussi à ce processus de banalisation de la violence et de la mort. La multiplication du recours à des métaphores éculées, puisées à la source du patriotisme comme celle des blés et des fleurs poussant sur la tombe des morts et annonçant les moissons à venir, participe de cette banalisation. Cette image triviale à force d’être utilisée n’en avait pas moins un sens aux yeux de qui l’employaient. Elle permettait de se réassurer dans une guerre où les corps disparaissaient. Elle disait que la mort n’était pas absurde, inutile. Le Français Émile Létard affirmait : « (…) la France commande notre confiance car, sous nos yeux, sereine et libérale, elle répète son geste auguste de rédemption ! Elle sème encore et cette fois-ci, se sont ses fils : prodigieuse semence que ces mourants retournant à la terre ! »40

Dans sa banalité même, cette métaphore très usitée conférait du sens à l’expérience vécue et exprimait le consentement des écrivains combattants au système de représentation créé au sein l’événement guerrier. Les écrivains combattants participèrent indéniablement à ce double processus de déréalisation de ce qu’était la guerre. Outre qu’il donnait un sens à leur expérience en laissant espérer beaucoup de la victoire et en faisant craindre tout de la défaite, il permettait également de masquer les violences exercées en les rejetant sur l’ennemi. Ainsi, les pires violences de la guerre – celles qui sont perçues comme étant les plus transgressives –, lorsqu’elles sont finalement dites sont le plus souvent attribuées à l’ennemi : viols de guerre, massacre de civils et de prisonniers, nettoyages de tranchées… Là encore, le fait de dire ou de taire ces violences est déjà une interprétation plus large que le simple témoignage. Elle porte un sens qui s’inscrit dans le sens général projeté sur le conflit. Ainsi, il apparaît que très majoritairement, lorsque la violence de guerre est finalement dite par delà le processus de déréalisation, il s’agit le plus souvent de la violence subie. Ainsi, le soldat serait tué sans tuer. Cette constante de la littérature de la Grande Guerre correspond d’ailleurs à une facette de la réalité du conflit, comme l’exprime bien Léon Werth : « Il pensait à l'ennui de la guerre, à l'interminable fossé où croupissaient des hommes et où il eut souvent l'illusion qu'on ne tuait pas, mais qu'on était tué. »41

Cette idée connaîtra par la suite dans la littérature pacifiste des années 20 et 30 une certaine postérité car elle permettait de dire le soldat en principale victime de la guerre. Pendant le conflit, cette représentation est encore rarement de mise. La violence subie racontée sert encore le plus souvent à dire la barbarie ennemie, responsable des formes cruelles que prend le conflit : « Cette exaltation collective, ce complet oubli de soi, ils ne pouvaient naître que dans la guerre telle que nous l'ont machinée les Boches. Guerre à l'embuscade. Guerre au couteau. Guerre d'apaches. Plus de coude à coude : chacun pour soi et l'horreur pour tous. »42

Pour autant certains écrivains combattants tentèrent tout de même de dire autre chose qu’une image aseptisée du front ou que la violence subie et non exercée. Ainsi, certains ouvrages portent en eux la tentative de dire aussi la violence exercée, celle de l’acte de tuer et ce malgré une censure qui en ce domaine était plutôt vigilante.

Ainsi, même dans le cas de censure effective ou d’autocensure, certains passages portent en eux cette violence. L’ouvrage du médecin Friedrich Loofs a été ainsi épuré de passages trop violents montrant les exactions de soldats allemands contre des Britanniques. Pourtant, la version publiée contient des passages qui conservent une extrême violence comme en témoigne celui-ci : « "C’est lui l’animal !" demanda, haletant, le territorial. "C’est donc lui qui a crié !" / Alors il vit Bornemann : "Il est à moi, Monsieur le Major, la crapule !" / La crosse du territorial fracassa et pulvérisa le crâne de l’Anglais »43

À la suite de cet extrait de l’ouvrage de Friedrich Loofs, une vingtaine d’Anglais sont encerclés et seuls « trois hommes et un officier » doivent leur salut à un médecin qui avait fait remarquer aux soldats « en criant à plusieurs reprises, qu’ils voulaient se rendre. »

Comme on peut le constater avec cet exemple, si la violence pouvait être dite, c’est le plus souvent qu’elle pouvait ou devait être justifiée par les circonstances ou par des causes immanentes. Sinon, d’autres moyens narratifs, comme par exemple la description des armes, et tout particulièrement des armes blanches (poignards, matraques de tranchées, pelles aiguisées, haches…) permettaient de désigner la violence de guerre sans la dire ouvertement. La littérature, par son mode de fonctionnement même – ici le recours à la métonymie – permet d’interpréter tout autant que de dire alors même que le lecteur actuel peut avoir l’impression que rien n’est dit. En revanche, la commune culture de guerre des contemporains de l’écrivain combattant leur offrait l’outillage mental nécessaire pour saisir à demi mot ce que pouvait être la violence de guerre, dont la violence exercée était un aspect de la réalité du front tout aussi central que la violence subie. Elle permettait également aux auteurs et aux lecteurs de consentir en connivence à cete violence justifiée en même temps qu’elle était dite.

Éléments de conclusion

Rarement dénonciatrice de la légitimité de la guerre, pendant le conflit, même lorsqu’elle témoignait de l’horreur des formes prises par la guerre, la littérature des écrivains combattants, en prose et en vers, remplissait des fonctions éminemment sociales. Il ne s’agissait pas uniquement de témoigner d’une expérience individuelle mais tout autant d’interpréter et de donner sens à un vécu collectif nouveau : l’expérience de guerre. En effet, au terme de cette étude, il apparaît bien que les combattants qui écrivirent et publièrent sur la guerre ne s'étaient pas donné pour seule mission de « témoigner », c'est-à-dire de raconter sous la forme d'un récit véridique uniquement ce qu'ils avaient vécu. Si le témoignage était indéniablement une dimension de l'écriture de la guerre, il était loin d'être la seule : les « écrivains soldats » répondaient aussi à l’immense besoin de sens tout en justifiant et poursuivant le combat. Ce faisant, ils participèrent, et ce alors même qu’ils connaissaient les réalités du front, à une saturation du sens. Les dadaïstes, puis les surréalistes devaient justement dénoncer le caractère paradoxalement insensé de cette saturation de sens dont était porteuse ce qu’on appelle aujourd’hui la « culture de guerre » à laquelle consentirent à participer les « écrivains combattants ». Nombres d’écrivains combattants qui avaient pris la parole pendant le conflit réécrivirent dans un sens pacifiste leurs écrits bellicistes des temps de guerre, d’autres tentèrent d’effacer le souvenir de leurs écrits. Nombre de ces intellectuels furent envahis d’un sentiment de honte d’avoir consenti pendant le conflit. Peut-être était-ce le cas de l’ancien combattant Jean Norton Cru qui se mit à la recherche, dans les récits de combattants les plus empreints du système de représentation de la guerre, de la moindre erreur factuelle, du moindre effet littéraire qui permettrait de le rejeter « rationnellement » et « positivement » en tant que témoignage ? Ce faisant, il voulait oublier que pendant la guerre, écrire ne servait pas seulement à témoigner mais également à justifier.

Pour toutes ces raisons et pour pouvoir faire un usage raisonné et raisonnable des témoignages de la Grande Guerre en histoire mais aussi tout simplement pour en faire une lecture utile, une historicisation critique du corpus de témoignages et de sa réception est, à l’heure de l’inflation éditoriale actuelle des écrits de toutes sortes sur la guerre de 1914-1918, une urgente nécessité.

Notes

1 Cet article se fonde sur notre ouvrage consacré plus précisément à ces deux pays : Beaupré Nicolas, Ecrire en guerre, écrire la guerre (France, Allemagne 1914-1920), Paris, CNRS éditions, 2006.

2 Sur le rythme des publications voir : Beaupré, op. cit., p. 232-236 et Richards Donald Day, The German Bestseller in the 20th century. A complete Bibliography and Analysis (1915-1940), Bern, Herbert Lang, 1968, p. 18-21.

3 Sur le rapport de Pierre Renouvin à la parole combattante voir Audoin-Rouzeau Stéphane, Combattre, Paris, Editions du Seuil, 2008, p. 90-122. Plus généralement sur les différentes phases de l’historiographie de la Grande Guerre et l’incorporation  progressive de la parole combattante dans l’œuvre des historiens : Prost Antoine, Winter Jay, Penser la Grande Guerre. Un essai d’historiographie, Paris, Seuil, 2004.

4 Ses lettres de guerre sont parues il y a peu avec une présentation détaillée de l’auteur : Cru Jean Norton, Lettres de guerre et d’Amérique 1914-1919, Aix-en-Provence, Presses de l’Université de Provence, 2007.

5 Cru Jean Norton, Témoins, Nancy, PUN, 1993 (1929) et Cru Jean Norton, Du témoignage, Paris, Allia, 1989 (1930).

6 Sur Norton Cru : outre notre propre travail déjà cité (voir p. 255-268), mentionnons ici : Prochasson Christophe, « Les mots pour le dire : Jean-Norton Cru, du témoignage à l’histoire » in Revue d’histoire moderne et contemporaine, 48-4. 2001,  p. 161-189 ; Prochasson Christophe, « Témoignages et expériences. Les usages du « vrai » et du « faux » de Norton Cru à Paul Rassinier » in : Prochasson Christophe, Rasmussen Anne (dir.), Vrai et Faux dans la Grande Guerre, Paris, La Découverte, 2004, S. 302-326 ; Smith Leonard V., « Jean Norton Cru, lecteur des livres de guerre », in Annales du Midi, T. 112, n°232, oct.-déc. 2000, S. 517-528 ; Smith Leonard V., « Jean Norton Cru et la subjectivité de l’objectivité », in : Becker Jean-Jacques (Hg.), Histoire culturelle de la Grande Guerre, Paris, Armand Colin, 2005, S. 89-100 ; Frédéric Madeleine, Lefèvre Patrick (éd.), Sur les traces de Jean Norton Cru, Bruxelles, Musée Royal de l’armée, 2000 ; Rousseau Frédéric, Le procès des témoins de la Grande Guerre. L’affaire Norton Cru, Paris, Le Seuil, 2003 ; Dulong Renaud, Le témoin oculaire. Les conditions sociales de l’attestation personnelle, Paris, EHESS, 1998. La dernière réédition du maître livre de Jean Norton Cru est accompagnée d’un intéressant dossier de critiques qui donnent une bonne idée de sa réception au moment de sa parution : Cru Jean Norton, Témoins, Nancy, PUN, 2006.

7 Pour reprendre le concept forgé par George L. Mosse, selon lequel, pour le résumer sommairement, la guerre aurait eu tendance à abaisser les seuils de tolérance à la violence : Mosse George L., De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes, Paris, Hachette, 1999.

8 Sur ces débats, on lira par exemple : Purseigle Pierre, « A very French debate: The 1914-18 ‘war culture’ », Journal of War and Culture Studies, 1, 1, 2008, 9-14 ou encore Le Naour Jean-Yves, « Pourquoi les soldats ont-ils tenus ? » in Le Naour Jean-Yves (dir.), Dictionnaire de la Grande Guerre, paris, Larousse, 2008, p. 19-24.

9 Sur le rôle moral du témoin voir : Winter Jay M., « Le témoin moral et les deux guerres mondiales », Revue européenne d’histoire sociale, n°8, 2003, p. 99-117.

10 Cru, Témoins, op. cit., p. 366.

11 Cru, Du témoignage, op. cit., p. 25-26.

12 Genevoix Maurice, Présentation de Ducasse André, Meyer Jacques, Perreux Gabriel, Vie et mort des Français 1914-1918. Simple histoire de la Grande Guerre, Paris, Hachette, 1959, p. 11

13 Beaupré, op. cit.

14 Partant de l’étude des récits, nous rejoignons les conclusions de : Lindner-Wirsching Almut, Französische Schriftsteller und ihre Nation im Ersten Weltkrieg, Tübingen, Niemeyer, 2004 dont le point de départ était le roman.

15 Dans ce cas, le mélange se retrouve dans le plan du livre qui mêle titres de chapitre et date du journal. Genevoix Maurice, Ceux de 14, Paris, Flammarion, 1950.

16 Duhamel Georges, Guerre et littérature, Paris, A. Monnier, 1920, Conférence prononcée le 13 janvier 1920, s. p.

17 Dorgelès Roland, Souvenirs sur les Croix de Bois, op. cit., p. 15.

18 Ibid., p. 25.

19 Ibid., p. 33.

20 Henriot Emile, Carnet d'un dragon dans les tranchées (1915-1916), Paris, Hachette, Mémoires et récits de guerre, 1918, p. 187. Romancier et journaliste Emile Henriot était aussi l’auteur d’une enquête sur les jeunes et la littérature – À quoi rêvent les jeunes gens – parue en 1912, un an avant Agathon.

21 Dorgelès Roland, Souvenirs sur les Croix de Bois, op. cit., p. 26.

22 Duhamel Georges, Guerre et littérature, op. cit.

23 Ibid.

24 Trevisan Carine, Les fables du deuil. La Grande Guerre : mort et écriture, Paris, PUF, 2001, p. 174.

25 Jünger se trouve à ce moment là sur le front de Champagne. La bataille de la Somme venait de commencer et il n’allait pas tarder à y être envoyé. Le carnet de guerre de Jünger se trouve au Archives de la littérature allemande à Marbach près de Stuttgart. Fonds A:Juenger : Feuille volante dans la couverture du carnet 14 intitulée Edition des Tagebuches (édition du journal).

26 Pour plus de détail sur cet aspect voir : Beaupré Nicolas, « Témoigner, combattre, interpréter : les fonctions sociales et culturelles de la littérature de guerre des écrivains combattants de 1914 à 1918 (France, Allemagne) », in Nicolas Beaupré, Anne Duménil, Christian Ingrao (dir.), L’ère de la guerre. T. 1 : Violence, mobilisations, deuil (1914-1918), Paris, A. Viénot, 2004, p. 169-182, Beaupré Nicolas, « Ecrire pour dire, écrire pour tuer, écrire pour taire ? La littérature de guerre face aux massacres et aux violences extrêmes du front (1914-1918) », in David El Kenz (dir.), Le massacre en histoire, Paris, Gallimard, 2005, pp. 303-317. Cette sous-partie se fonde sur ces textes.

27 Wöhrle Oskar, Querschläger. Das Bumserbuch. Aufzeichnungen eines Kanoniers, Berlin, Dietz, 1929 (1916), 399 p., pp. 253-256 et du même auteur Soldatenblut, Berlin, Egon Fleischel, 1915, p. 119

28 Croquant Claude, Les soliloques du poilu, Paris, La maison française d'art et d'édition, 1918, p. 26.

29 Péricard Jacques, Debout les morts, souvenirs et impressions d'un soldat de la Grande Guerre, Pâques rouges, vol. 2, Paris, Payot, 1918, p. 57.

30 Ce qui ne veut pas dire pour autant que tous les combattants avaient intégré ces sentiments. Il ne s’agit pas de transposer cette haine telle qu’elle est dite à l’ensemble de la communauté combattante mais plutôt de constater que la littérature combattante participe aussi à sa manière – contrairement à des idées reçues – à sa diffusion. Ce qui est différent.

31 Canudo Ricciotto, Mon âme pourpre, Paris, La Rennaissance du Livre, 1918, pp. 39-40

32 Henry-Jacques, Nous de la guerre, Paris, Fasquelle, 1918, p. 140.

33 Bröger Karl, „Reinigung“ in  Soldaten der Erde, Jena, Eugen Diederichs, 1918, p. 44.

34 Becker Annette, « Créer pour oublier ? Les dadaïstes et la mémoire de la guerre », 14-18 Aujourd’hui, n°5, 2002, pp. 128-143.

35 Barbusse Henri, Le Feu, in Les grands romans de la guerre de 14-18, Paris, Omnibus, 1994, (1916), p 249.

36 Audoin-Rouzeau Stéphane, Becker Annette, 14-18. Retrouver la guerre, Paris Gallimard, 2000.

37 Mosse George L., op. cit.

38 Bertrand de Laflotte D., Dans les Flandres, Paris, Bloud et Gay, 1917, p. 102.

39 Binet-Valmer Gustave, Mémoires d'un engagé volontaire, Paris, Flammarion, 1918, p. 30.

40 Létard Étienne, Trois mois au premier corps de cavalerie, Paris, Plon, 1919, p. 265.

41 Werth Léon, Yvonne et Pijallet, Paris, Albin Michel, 1920, p. 104.

42 Péricard Jacques, Debout les morts…, op. cit. p. 142.

43 Steinart Armin (Loofs Friedrich), Der Hauptmann, Stuttgart, Cotta, 1916, p. 196-197. Sur ce texte et ce passage en particulier voir : Beaupré  Nicolas, « Comment dire la violence interpersonnelle en 1914-1918 ? Deux exemples tirés de l’ouvrage de Friedrich Loofs, Der Hauptmann (1916) », in Revue d’histoire de la Shoah, n°189, juil./déc. 2008, p. 267-276.

 

In Christophe Prochasson et Florin Turcanu, coordinateurs : La Grande Guerre. Histoire et mémoire collective en France et en Roumanie, New Europe College - Institut d’études avancées, Bucarest, 2010.
Ce volume fait suite suite à un colloque coordonné par Florin Turcanu et hébergé par le New EuropeCollege de Bucarest.