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L'extraordinaire monde souterrain des soldats de la Grande Guerre

Une boîte à lettres a été taillée dans l’un des piliers de la carrière de la Maison Blanche, signée et datée par deux soldats canadiens.
© Yves Le Maner
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Entre 1914 et 1918, l’enfer est à la surface de la Terre, alors que le monde souterrain offre aux hommes un abri relativement sûr. Alors que la Grande Guerre est le premier des conflits « modernes », une bonne partie des combattants renoue avec des croyances et des mythes remontant à des époques très anciennes, dans un espace que la plupart des civilisations réservaient aux morts.

C’est en effet pendant la Première Guerre mondiale qu’est développé le plus puissant système souterrain de l’histoire des guerres, afin de tenter de prémunir les hommes de la destruction massive des zones de batailles par l’artillerie. Sous les lignes de tranchées ou à l’arrière du front, les soldats des différentes armées aménagent, dès la fin de l’année 1914, un véritable labyrinthe : abris, tunnels, grottes, carrières ont été utilisés comme casernements, comme hôpitaux, comme centres de commandement, comme magasins. Ces lieux sont confortés avec du bois, du béton, de l’acier, éclairés, alimentés en eau, chauffés parfois.

La guerre des mines et des contremines commence dès les premiers mois de la guerre de position. Les trois principales armées la pratiquent à grande échelle sur plusieurs parties du front, faisant régner une sourde angoisse en permanence. Une centaine de mines environ sont détonnées entre 1915 et 1917 sur la crête de Vimy. À partir de 1915, les belligérants édifient des abris souterrains de plus en plus profonds et de mieux en mieux équipés, en particulier du côté allemand. Sur la Somme, en juillet 1916, ceux-ci protègent les soldats allemands des bombardements alliés et leur permettent de massacrer les assaillants avec leurs mitrailleuses une fois remontés à la surface.

Pour préparer l’offensive programmée à l’est d’Arras au printemps 1917, les Britanniques entreprennent d’aménager les carrières souterraines situées sous la ville, pour y abriter près de 24 000 hommes à la veille de l’attaque. Ils creusent onze tunnels qui permettent d’amener en sécurité les soldats canadiens à proximité des lignes allemandes sur la crête de Vimy, lors de leur assaut victorieux du 9 avril. Les Canadiens utilisent également plusieurs carrières de craie souterraines pour y installer des cantonnements et des postes de commandement, comme dans la grande carrière du Rietz, à Neuville-Saint-Vaast, qui peut concentrer près de 5 000 hommes.

La carrière de la Maison Blanche à Neuville-Saint-Vaast (Pas-de-Calais)

La carrière souterraine de la Maison Blanche, à Neuville-Saint-Vaast, a vraisemblablement été creusée dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Ignorée des Allemands et des Français pendant la première partie de la Grande Guerre, elle est utilisée par les Canadiens au début de l’année 1917 comme casernement pour les troupes à proximité de la ligne de réserve et est reliée au front par plusieurs tranchées de communication. Les hommes s’y reposent le jour avant de monter en ligne pendant la nuit pour réaliser les travaux préparatoires à l’offensive.

La carrière contient près d’un millier de graffitis sur ses parois, presque tous tracés par des soldats canadiens. Elle est accessible à la visite pendant l’entre-deux-guerres et des flèches d’orientation ont été peintes par les guides de la société Thomas Cook. De 1945 à 2001, elle sert de dépôt d’ordures pour la ferme voisine. Redécouverte en 2001 par Dominique Faivre, qui se rend alors compte de l’intérêt de son corpus de gravures, elle bénéficie, depuis 2006, de travaux d’aménagement (accès, éclairage notamment) réalisés par le Durand Group, une association de passionnés britanniques qui explore plusieurs ouvrages souterrains au nord-ouest d’Arras.

La présence de graffitis jusqu’à une hauteur de 4 mètres montre que trois niveaux de châlits avaient été installés dans la carrière. Le site devait être éclairé par des bougies. La vision des graffitis était alors très différente de celle que donne l’éclairage électrique d’aujourd’hui. Plusieurs centaines de soldats y ont séjourné simultanément au printemps 1917. Il faut s’imaginer les odeurs de crasse, de sueur, de tabac, mêlées à celle de la cuisine, et la poussière de craie en suspension dans un air raréfié… La promiscuité, la claustrophobie, l’angoisse avant l’attaque…

Le Goodman Subway (Mémorial canadien de Vimy)

Le Goodman Subway est creusé par les tunneliers britanniques, au début de l’année 1917, avec dix autres tunnels, pour amener les soldats canadiens au plus près de la première ligne allemande lors de l’attaque du 9 avril 1917. Il n’est occupé que peu avant et pendant l’attaque ; cependant, plusieurs milliers d’hommes l’empruntent alors. Creusé à 7 mètres de profondeur, il mesure 1 719 mètres de long, 2 mètres de haut, 1 mètre de large et est doté d’un éclairage électrique. On trouve bon nombre de graffitis et de gravures sur ses parois (noms et matricules, badges d’unités, brefs poèmes) ; certaines surfaces ont été aplanies pour faciliter l’écriture ou la sculpture. Une bonne partie des inscriptions provient du 4e régiment monté canadien qui fait partie de la première vague d’assaut ; 250 noms environ ont été relevés, beaucoup placés dans des groupes ; on trouve aussi une belle tête d’homme en relief.

À l’arrière du front de la Somme : Bouzincourt et Lanches-Saint-Hilaire

En 2015, les recherches de Vincent Faivre et de Gilles Prilaux ont permis de révéler l’intérêt de nouvelles cavités, dans le département de la Somme, à Lanches-Saint-Hilaire et, surtout, à Bouzincourt, qui témoignent d’un aspect particulier, les « visites de curiosité » des soldats pendant les périodes de repos à l’arrière du front.

A découvrir jusqu'au 12 novembre 2017, l'exposition "La guerre souterraine des Canadiens" au musée Lens 14-18, à Souchez.
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