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L’Institut Français d’Histoire en Allemagne et le Centenaire

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Créé en 2009 et installé à Francfort sur le Main, l’IFHA résulte de la fusion de l’Institut français de Francfort et de la Mission Historique Française en Allemagne, autrefois installée à Göttingen depuis sa création en 1977. L’IFHA a donc une position particulière au sein du réseau. Sa double vocation, scientifique et culturelle, lui donne un rôle d’interface, qui se traduit notamment par une étroite collaboration avec les musées de la ville.

L’action scientifique de l’IFHA comprend l’organisation de colloque et conférences, une formation à la jeune recherche avec les écoles doctorales, un programme de bourses et des publications (revue annuelle, aide à la traduction, à la publication de colloques, etc.). Depuis sa création, l’IFHA est lié à l’université de Francfort par une convention de services et d’échanges. Parmi ses doctorants recrutés pour des projets spécifiques, l’IFHA compte actuellement deux personnes travaillant sur la Première Guerre mondiale.

Les axes privilégiés par l’IFHA dans la commémoration du centenaire de la Première Guerre mondiale

Il s’agit avant tout de mettre en œuvre un travail franco-allemand. Dans la même perspective que l’action de la Mission du Centenaire, l’IFHA entend développer des programmes visant les publics les plus larges avec les Allemands et trouver des intersections thématiques et pédagogiques sur la manière dont, en 2014, la commémoration d’un événement aussi tragique et fondateur du XXe siècle que la Première Guerre mondiale peut faire sens. Il ne s’agit donc pas de commémorer pour le plaisir mais de savoir si cette commémoration, au sein de la relation franco-allemande et en Allemagne même, revêt encore une signification porteuse d’avenir, particulièrement dans un pays marqué par la césure matricielle de 1945 et non de 1918. Cela signifie donc qu’il faut identifier, d’abord auprès des historiens mais aussi des sociologues, romanistes, historiens de l’art, etc. les problématiques actuelles de la recherche sur la Première Guerre mondiale, pas seulement dans une approche franco-allemande car c’est un exercice d’histoire globale qui est entrepris. L’IFHA propose un regard franco-allemand sur un événement mondial. Ainsi, l’exposition montée avec le musée de la ville sur les soldats coloniaux dans la Première Guerre mêle une approche militaire et économique, analysant à la fois la manière dont les colonies réparties sur l’ensemble du monde ont été impliquées dans l’effort de guerre et les combats de soldats non-européens sur le sol européen.

L’organisation d’un colloque et d’une série de communications autour de la jeunesse pendant la Première Guerre mondiale (l’implication des enfants dans le conflit, la culture et la littérature de jeunesse) constitue un second axe fort du travail mené pour le Centenaire. L’IFHA s’appuiera pour cela sur les séminaires d’histoire et de pédagogie actifs au sein de son université partenaire.

L’IFHA souhaite enfin aborder la façon dont la Première Guerre mondiale est enseignée aujourd’hui, dans une perspective comparative franco-allemande. Dans ce domaine, le manuel d’histoire franco-allemand a essayé d’être une plate-forme de confrontation de traditions pédagogiques différentes et constitue un instrument intéressant. Mais au-delà et de façon plus générale, il convient d’avoir une approche comparative sur la manière dont la Première Guerre mondiale est présente (ou absente) dans les manuels nationaux. Dans un pays fédéral comme l’Allemagne, il existe 16 programmes différents et dans certains Länder, La Première Guerre mondiale ne constitue pas un enseignement « canonique », ni même un chapitre en soi ; mais resurgit çà et là à travers des questions thématiques.

Ces trois axes de travail permettent donc de toucher des publics différents (scientifiques, scolaires, personnes intéressées) sans pour autant les séparer, mais au contraire en rassemblant toutes ces générations qui continuent à avoir en tête des images sur la Première Guerre mondiale.

Les projets dans lesquels l’IFHA s’implique

Dans une Europe ouverte et a fortiori dans un pays qui est un étroit partenaire, l’heure est au co-pilotage et au co-financement. L’IFHA tient donc à s’appuyer sur les initiatives locales, à en susciter et à les accompagner. Cela se reflète dans les projets suivants.

Exposition sur les colonies dans la Première Guerre mondiale, en partenariat avec le historisches Museum de Francfort

Cette exposition, qui ouvrira en avril-mai 2014 et qui durera trois mois, se veut porteuse d’une histoire ouverte et pluridisciplinaire, faisant une grande place au vécu et au quotidien. Ainsi, elle montrera comment les soldats coloniaux prisonniers en Allemagne ou en Autriche-Hongrie ont été traités dans les camps, en se demandant notamment s’il y a eu une pratique coloniale en situation d’emprisonnement, avec reproduction des préjugés sur ces troupes extra-européennes.

L’objectif est de faire entrer tous les horizons du monde dans une guerre souvent perçue comme une guerre franco-allemande. Cela peut intéresser un public allemand auquel on ne peut plus uniquement offrir en 2014 un récit de la souffrance et des tranchées. Le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale est très fort dans la population allemande et il serait malvenu de trop insister sur le sacrifice et l’héroïsme, deux concepts trop galvaudés pendant le Troisième Reich. Les Allemands ne réagissent plus à ces termes et il faut être attentif à cette demande du public : ne pas offrir des choses trop fermées, trouver le ton juste pour éviter de tomber dans le grand récit national. C’est aussi une exigence de notre époque. Les horizons culturels sont désormais ceux du monde et l’offre culturelle est importante. Il convient donc d’en tenir compte et de proposer une approche globale.

Journée(s) pédagogique(s) : comment s’enseigne la Première Guerre mondiale aujourd’hui? En partenariat avec le Schulamt (bureau des affaires scolaires) de Francfort

Les enseignants seraient invités à participer à ce projet, pour lequel Francfort et le Land de Hesse offrent un terreau favorable, grâce à une forte densité de classes européennes et Abibac, ainsi qu’un lycée français. On s’interrogera notamment sur les outils utilisés pour travailler sur la Première Guerre mondiale dans les classes, ce qui peut varier d’un pays à l’autre. Ainsi, faire appel à la mémoire familiale des élèves ne va pas forcément de soi en Allemagne, où apporter en classe un objet de guerre conservé dans le patrimoine familial apparaît bien moins naturel qu’en France.

Semaine du film consacrée à la Première Guerre mondiale, en partenariat avec le Filmmuseum de Francfort

L’IFHA envisage de faire venir des experts pour commenter des films à grand spectacle, des films de genre ou des documentaires, ainsi qu’un historien pour accompagner cette semaine.

Colloque et conférences sur la mobilisation des jeunes esprits en France et en Allemagne, en partenariat avec l’Institut für Jugendbuchforschung (Institut de recherche sur le livre de jeunesse) de l’université Goethe de Francfort

Ce projet, sujet d’un colloque qui se tiendra du 10 au 12 septembre 2014, ne se limite pas aux quatre années de conflit mais se concentrera également sur la période précédant la guerre, où l’on constate, à partir de 1910, une activité plus intense des maisons d’édition sur les livres de jeunesse et les illustrés. Ainsi, dans les aventures de la célèbre Maya l’abeille (Die Biene Maja und ihre Abenteuer), écrites par Waldemar Bonsels et qui paraissent en 1912, le récit des affrontements entre abeilles industrieuses et bourdons désordonnés est une allusion directe à la rivalité franco-allemande de l’époque. Des chercheurs français participeront à cette rencontre, parmi lequels figurera Stéphane Audouin-Rouzeau.

« 14+ » : les années 14, étapes franco-allemandes d’une histoire européenne, en partenariat avec l’Université de Francfort

Il s’agit là d’un projet d’histoire transversale, invitant à une réflexion sur l’historien et la commémoration. Nombreuses sont en effet les années 14 à avoir eu un impact fort sur l’histoire franco-allemande, de 814 (mort de Charlemagne) à 1814 (ouverture officielle du congrès de Vienne), en passant par 1214 (Bouvines) et 1414 (ouverture du concile de Constance). 1914 peut donc être mise en perspective et vue comme la conséquence extrême et perverse du choc des nations définies par le congrès de Vienne cent ans plus tôt. Par ailleurs, de  nombreuses références médiévales pendant la Première Guerre mondiale (Jeanne d’Arc en France, le Saint Empire en Allemagne) montre qu’il existe des passerelles historiques qui relient la mémoire et l’instrumentalisation des événements.

Les Allemands et le Centenaire, vus de Francfort

En tant qu’observateur français sur sol allemand, il convient tout d’abord d’insister sur la spécificité de Francfort lorsqu’on évoque la Première Guerre mondiale. Ville cosmopolite et multiconfessionnelle, attachée à sa tradition d’indépendance et marquée par une forte animosité envers la Prusse, Francfort abritait l’une des communautés juives les plus importantes d’Allemagne. La Première Guerre mondiale, qui a ravi à cette métropole nombre de ses habitants et qui a ruiné en partie ses banques, l’a profondément affectée. On le constate encore aujourd’hui. Chaque année, dans le cadre du festival Frankfurt liest ein Buch (« Francfort lit un livre »), la ville célèbre un roman. En 2013, c’est un livre de Siegfried Kracauer qui a été choisi : Ginster (paru en 1928). En partie autobiographique, ce livre évoque l’histoire d’un homme issu de la bourgeoisie juive éclairée de Francfort, qui, alors qu’il est en âge d’être mobilisé en 1914, fait tout pour y échapper. Il est significatif de voir que ce qui fait aujourd’hui l’objet d’une lecture collective à Francfort est un livre soutenant que l’Allemagne est entrée dans la Première Guerre mondiale d’une manière trop peu consciente des enjeux.

Mais plus généralement, en Allemagne, le 11 novembre est aujourd’hui un « non-jour », quand il était pour les générations qui ont grandi sous le nazisme un jour de deuil. Tout ce qui touche à la Première Guerre mondiale a été recouvert d’une double chape de plomb : le tabou de la défaite pour les générations de l’après Première Guerre et le travail de mémoire obligatoire pour celles de l’après Seconde Guerre, lequel passait forcément par ce deuxième conflit. Parler de la Première Guerre mondiale revient ainsi à faire ressurgir les vieux démons de la Seconde.

Néanmoins, la Première Guerre mondiale reste présente dans la mémoire collective, dans l’enseignement, chez les universitaires, dans les livres, les documentations. Mais elle n’est pas comme en France un élément de l’identité nationale, une manifestation d’un consensus national qui reste présent dans les mémoires pour cette raison.

Les Allemands sont cependant tout à fait prêts à reconsidérer l’ensemble du XXe siècle en observant les causalités de façon plus sereine qu’il y a quelques décennies. Il y a une trentaine d’années, soutenir qu’une des raisons de l’apparition du nazisme était la Première Guerre mondiale était considéré comme une façon de relativiser la faute des Allemands, tant on voyait dans le nazisme un caractère exceptionnel qui ne se laissait rattacher à rien. Par ailleurs, l’Allemagne est aujourd’hui bien plus apaisée sur la question de l’identité nationale, et donc beaucoup plus réceptive à une réflexion sur ce sujet. Les Allemands sont dans leur immense majorité et très profondément immunisés contre les instrumentalisations de l’histoire. Le temps est donc mûr dans une société en partie post-nationale pour observer un événement qui est le produit des histoires nationales européennes.

Vu d’Allemagne, c’est bien là le grand enjeu  sur le sens des commémorations en France.  Sera-t-on en mesure de replacer le sens de la commémoration en France même, avec l’aide des Allemands ? Cet événement ne fait sens aujourd’hui que si on l’observe dans une dimension à la fois post-nationale et globale.