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La presse satirique en guerre - Les principaux titres

En août 1914, une grande partie de la presse satirique française ne survit pas aux premiers jours du conflit. Interruption de publication due à l’état de siège, départ au combat de nombreux dessinateurs, pénuries de toutes sortes… L’équilibre déjà fragile de nombreux titres n’y résiste pas, laissant la part belle aux plus grands, lorsque le prolongement du conflit leur permet de reparaître. En premier lieu Le Rire, qui devient « rouge », toujours sous l’égide de Félix Juven, et dispense les charges terribles de Léandre ou Roubille… Fantasio tente d’intégrer la guerre à son humour bon enfant, Le Pêle-Mêle reste la feuille familiale d’avant-guerre mâtinée de germanophobie, la grivoiserie de La Vie parisienne se nimbe de tricolore. Le dessinateur Henriot crée À la baïonnette en 1915, qui devient vite La Baïonnette, avec une ligne éditoriale davantage tournée autour de la guerre au quotidien. Le Sourire devient Sourire de guerre en 1917, indice supplémentaire du regain de popularité d’un genre autrefois triomphant, mais dans une veine subversive. Les feuilles survivantes se trouvent en position de force sur un marché dégagé de la concurrence d’avant-guerre, avec une diffusion probable à des dizaines de milliers d’exemplaires.

En 1914, la caricature participe au « bourrage de crânes », au point qu’elle en vient à irriguer d’images la grande presse quotidienne elle-même et ses millions de lecteurs. Un dessinateur comme Poulbot livre régulièrement un dessin au Journal ce qui décuple, ou peut-être même centuple, le nombre de ses admirateurs. Les dessins de Willette circulent d’un support à l’autre, ou sont réédités, acclimatant au goût du jour les vignettes d’autrefois. On assiste alors au développement d’une sorte d’univers visuel univoque, dont la diffusion impressionne par la multiplicité de ses supports : presse, affiches, livres, chansons illustrées, assiettes peintes, jouets… Roublard ou sincèrement convaincus, les satiristes cautionnent l’inspiration de leurs œuvres par l’emploi plus ou moins dévoyé de dépêches d’agence de presse, parfois produites en légendes, censées légitimer la réalité de ce faux réalisme auquel prétend à présent l’outrance graphique. Comme en temps de paix, le rire n’est qu’une facette de la caricature de presse. Le transgressif propre à la satire s’est mué en une force d’instrumentalisation reposant à la fois sur la virulence formelle et sur la répétition ad nauseam des motifs, selon une recette déjà largement éprouvée lors des crises politiques antérieures.

Peu de journaux perpétuent l’esprit de fronde qui animait les satiristes d’avant-guerre. Maintes fois censuré, Le Canard enchaîné parvient à s’imposer et à fidéliser quelques lecteurs plus indépendants d’esprit que la masse. D’autres titres comme Le Bloc ou Les Hommes nouveaux, affrontent eux aussi les foudres de la censure.

La caricature de guerre combine une rupture formelle très vive avec une continuité dans les modes d’expression satirique ou la veine humoristique de la Belle Époque. De même constate-t-on une inflexion sensible de la tonalité des œuvres produites entre 1914 et 1918, la violence inouïe de 1915 diminuant lentement au fil des années du conflit.

Le public de l’époque a-t-il cru à ces dessins, malgré l’outrance qui les caractérise ? C’est toute la question. Formulons l’hypothèse que dans la détresse extrême du moment, ces œuvres venaient lui donner l’envie d’y croire malgré tout.

Albert Guillaume, « Le communiqué de 15heures », La Baïonnette n°61, 31 août 1916.

Albert Guillaume, « Le communiqué de 15heures », La Baïonnette n°61, 31 août 1916.

Au cœur du conflit (1916), ce dessin à consonances burlesques témoigne d’une nouvelle temporalité. L’arrière front est en attente continue des nouvelles issues des premières lignes. Cette évocation du caricaturiste mondain Albert Guillaume en dit long sur l’attente, le règne de la rumeur, la contradiction des dépêches, l’exacerbation du besoin d’informations. Marqueur social, vecteur idéologique ou objet de divertissement autour de 1900, le journal est devenu le lien organique entre le théâtre des opérations et une population dont l’anxiété balance au gré des communiqués.

Nowo-Dworski, « La statue du Quémandeur », caricature publiée par le journal polonais Mucha et repris par À la baïonnette n°16, 8 mai 1915.

Le feu, la violence aveugle, l’alcool, la mort : ces tropismes bien connus de la stigmatisation de l’ennemi comme barbare absolu sont ici rassemblés en un précis de décomposition, métaphore des ravages liés à l’offensive allemande. La mort plastronne en uniforme avec les objets pillés qui ornent son torse, dérisoires décorations. L’arrière-plan se décompose en trois champs successifs, bouteilles vides, défilé de troupes innombrables et compactes, ruines. Sur le bonnet à poils, l’effigie du Kronprinz (le fils du Kaiser) forme un pendant au chef squelettique fumant nonchalamment une cigarette. Le jeu chromatique confine à l’expressionisme autour duquel tâtonnent les artistes de l’Europe centrale depuis le début du siècle. Directeur de cette première Baïonnette, le dessinateur Henriot n’hésite pas à accueillir dans ses pages des talents étrangers (le « quémandeur » signifie ici le pillard, outre le jeu de mots sur la « statue du Commandeur » de Don Juan).

Abel Faivre, « Comment le monde portera le casque », Le Rire rouge n°12, 6 février 1915.

Cette composition étonnante présente la synthèse de deux genres a priori opposés, la caricature réaliste et la charge. La planète, censée supporter le joug de la suprématie de l’ennemi, se retrouve à la fois suspendue en l’air et pesant comme un châtiment sur le front du bourreau. L’arme de la peine est le casque à pointe retourné, pénétrant alors le front du kaiser comme une torture médiévale. Ce dernier est en uniforme, les traits déformés par une souffrance indicible dont l’expression est loin de déclencher le rire. Le sang coule de la plaie vers l’œil et trouve une continuité carmine dans le cordon enserrant la croix de fer au cou du monarque. La couverture d’Abel Faivre joue sur la rotondité du globe comme indice de la démesure du tyran, dont l’outrance se retourne contre lui. Vingt-cinq ans plus tard Charlie Chaplin s’en inspirera-t-il pour son « Great dictator » ?

Jacques Nam, « Les usines de guerre », La Baïonnette n°118, 4 octobre 1917.

Comment présenter tout à la fois la « munitionnette » comme l’allégorie de l’enthousiasme au travail et la pénibilité de la tâche pour la femme broyée par la machine ? Cette couverture de Jacques Nam stupéfie par la modernité esthétique qu’elle déploie. La pose de l’ouvrière peut appeler une connotation grivoise comme un entrain rafraichissant. La rotondité de l’engrenage évoque en même temps l’œilleton de l’orifice par lequel l’œil s’insinue et le caractère oppressant du travail à la chaîne. Le double chromatisme combine le vert et noir du tout acier avec le jaune terni de l’éclairage artificiel. Tout semble évoquer le savoir-faire et la maîtrise de la jeune travailleuse, mais cette touche positive se nimbe d’une terrible et implacable litanie productive, synonyme de l’effort de guerre industriel.

Alexandre Roubille, sans titre, Fantasio n°213, 1er décembre 1915.

Les couvertures de Fantasio présentent la singularité d’être toujours issues du même crayon, en l’occurrence celui du dessinateur Roubille, et de décliner éternellement un jeu à deux personnages récurrents : celui de la petite fille, tour à tour expression du candide, de la caricature frondeuse ou de l’opinion publique, voire de Marianne ; et celui du bourgeois ventru lequel peut alternativement prendre les traits de la tradition, du conservatisme, de la respectabilité ou du militaire, forcément bienveillant en ce premier décembre 1915. L’intérêt est ici de constater l’incroyable diversité de ce que l’on a coutume de résumer un peu sommairement par « la » caricature.

Jim [Jean Cocteau], « Un taube qui ne viendra pas à Paris », Le Mot n°16, 3 avril 1915.

Qui se souvient que Jean Cocteau a commencé sa carrière comme dessinateur satirique ? Sous l’influence d’un auteur comme Paul Iribe, fondateur et directeur de ce journal Le Mot d’assez faible diffusion et d’un graphisme audacieux, Cocteau-Jim se distingue par un minimalisme formel qui tranche avec l’hyperbole surchargée d’auteurs comme Willette ou Léandre. Le « taube », issu du terme allemand qui signifie « pigeon », est cet avion ennemi monoplan dont la forme générale évoque celle d’un oiseau en vol. La forme de la moustache du Kaiser est évocatrice de ce terme nouveau, lequel s’inscrit dans un registre de la nouveauté sémantique qui voit fleurir argot français et mots allemands détournés en un jargon fort prisé, en particulier des Parisiens.

O’Galop [Marius Rossillon], « Demandez la brosse Antiboche, système Rosalie, propreté, hygiène », Le Pêle-Mêle n°31, 1er août 1915.

Est-ce l’intuition de la mondialisation du conflit qui rend si populaire, en 1915, l’emploi de la terre vue de l’espace sous forme de globe ou humanisée avec des yeux et une bouche ? Cette allégorie bien particulière se brosse le « nord » du crâne en en évacuant les soldats allemands qui semblent s’y cramponner comme des poux. À bien y regarder, le crin de la brosse est fait de baïonnette, familièrement surnommée « Rosalie » entre 1914 et 1918. Le Pêle-Mêle figure an panthéon des titres humoristiques (satiriques ?) les plus prisés du moment, sur la base d’un comique familial qui a fait son succès avant-guerre. Le dessinateur O’Galop (créateur du bonhomme Michelin), excelle dans cette fausse naïveté à plusieurs sens.

Louis Denis-Valvérane, « Politesse teutonne », Le Pêle-Mêle n°28, 11 juillet 1915. « Avant d’allumer votre cigare, Fritz, montrez que nous sommes gens civilisés et demandez à cette dame si la fumée ne l’incommode pas ! »

Même journal que la vue précédente mais un motif qui tranche ô combien avec l’humour placide habituellement affiché par Le Pêle-Mêle. Cette vision voulue réaliste entend instrumentaliser les atrocités (par ailleurs réelles pour certaines) commises par les troupes d’occupation allemandes dans le Nord de la France. Le thème de la femme à l’enfant (ici enterré sous une petite croix) pleurant dans les ruines devient récurrent, au fil des images. La dominant, les deux personnages incarnent ici la double stéréotypie germanophobe : l’officier tout en raideur « prussienne » donne des ordres au double-sens épouvantable à son alter ego – parfois son subordonné – officier ou homme de troupe bedonnant à l’allure de brute animale.

Non signé (Louis Forton), « Bang ! Nouvelles aventures des Pieds Nickelés », L’Epatant n°393, 27 janvier 1916.

À l’instar de Rouletabille ou d’Arsène Lupin, des personnages de l’univers enfantin partent eux aussi en guerre, que ce soit Bécassine ou Les Pieds Nickelés. Cet amalgame entre humour des premières bandes dessinées pour la jeunesse et conflit propose dès lors une veine comprise entre la bonne humeur et la régression assumée, dont les effets sont dévastateurs en terme de communication. Graphiquement, l’explosion est fort proche de ce que peuvent dessiner des auteurs comme Georges Delaw ou O’Galop, par exemple dans les images d’Epinal. La diffusion intermédiale n’est pas l’un des moindres caractères de cette production satirique de guerre et de son succès.

Georges Léonnec, « La dernière création de Mimi Pinson, la robe cocarde », La Vie Parisienne n°49, 4 décembre 1915.

Vétéran de la presse satirique parisienne, La Vie Parisienne constitue à plusieurs titres un cas bien particulier parmi ses homologues : sa diffusion semble s’être imposée au sein de la concurrence auprès du public étranger dans les capitales alliées. Est-ce la raison pour laquelle est a misé sur une veine coquine, érotisant nombre de ses couvertures ou de ses double-pages, sous les signatures de Gerbault, Préjelan ou ici Léonnec ? C’est dans ses pages que triomphent la midinette patriotique sur laquelle fantasment les poilus en attente de permission ou les recrues venant de l’étranger. Cette aseptisation apparente ne fait que renforcer les thématiques cocardières inscrites au cœur d’un univers satirique composite. 

Adolphe Willette, « Le coup dans le dos. Non, non, je ne dois pas mourir de ça ! », Le Sourire n°28, 9 juillet 1914

Grand dispensateur de la figure de Marianne dans la caricature, Willette abandonne en 1914 la muse de la révolution pour la rhétorique patriotique, voire plus. Si l’allégorie figure encore ici, la République, jeune cantinière dans un costume de cantinière tricolore évoquant l’appel aux armes de 1792, le tropisme du « couteau dans le dos » et de l’ennemi intérieur lorgne vers le nationalisme le plus affirmé. La matérialisation de la frontière renforce encore la posture, de même que le sang suintant de la blessure. Au loin, sur la droite, un début d’incendie fait pendant à l’ennemi invisible supposé menacer sur la gauche. Les traits crispés de souffrance, Marianne est cernée, métaphore de la Nation assiégée.

Adolphe Willette, « Non…non…Je ne dois pas mourir de ça ! », Le Journal, 17 décembre 1917.

Nous retrouvons le dessin précédent près de trois ans plus tard dans Le Journal, quotidien de très grande diffusion, tirant à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires. Sa tonalité fut plutôt républicaine à la Belle Epoque, ce qui ne veut plus dire grand-chose dans l’acception d’autrefois en ce contexte de 1917 et d’Union Sacrée. Ainsi, la première parution de cette œuvre se situe dans la feuille antisémite d’Edouard Drumont, La Libre Parole illustrée, en 1899, au plus fort de l’affaire Dreyfus. Que ce soit dans ce titre tristement célèbre, dans Le Sourire ou dans Le Journal, le contexte détermine une réception à chaque fois différente de la même œuvre, de même que la variation du support consacre l’efficacité de la diffusion intermédiale. L’histoire des itinéraires et des circulations d’images reste à faire…

Charles Léandre, sans titre, Je sais tout n°114, 15 mars 1915.

Toujours dans le registre de la dissémination du trait satirique au sein de la plupart des publications imprimées, cette couverture de Charles Léandre peut surprendre en couverture du magazine d’érudition Je sais tout. Il représente une allégorie de la caricature mâtinée de Marianne à gauche (voir le bonnet phrygien à grelots), administrer le martinet à une sorte de maritorne casquée de noire, avec aigle impériale sur le couvre-chef. C’est probablement l’ « Agence Wolf », qui diffuse les informations du camp ennemi. Cette couverture atteste que la montée en puissance du trait satirique ainsi que sa vocation nouvelle à susciter la ferveur commune ne sont pas passées inaperçues aux yeux des contemporains.

Charles Clerice, « Notre allié ». « Le Temps : “Moi aussi je suis anti-boche !” », L’Anti-boche illustré n°24, 9 octobre 1915.

Nettement moins diffusé que les titres examinés précédemment, L’Anti-boche a la particularité d’être l’un des premiers titres satiriques exclusivement dévolu à la stigmatisation de l’ennemi, comme l’indique son titre. Il est le reflet d’une petite presse satirique de moindre écho, ce qui ne correspond pas à une moindre virulence, loin de là. Les participations d’auteurs comme Poulbot y sont nettement plus outrancières que dans d’autres journaux auquel le dessinateur collabore. Cette violence tranche avec une emphase un peu plate que revêt d’ordinaire le titre, comme en atteste cette couverture de Charles Clerice.

Frank Reynolds, « Le triomphe de la science et de la civilisation », L’Europe anti-Prussienne n°1, 15 octobre 1914.

Premier titre à présenter des motifs satiriques au moment où toute la presse de caricature a cessé de paraître, L’Europe anti-Prussienne est une sorte de compilation d’œuvres extraites des différents titres du camp allié. La précocité de son existence atteste d’une préoccupation des autorités de faire circuler les œuvres d’un camp à l’autre, d’où une probable conscience du caractère mobilisateur du dessin humoristique de presse. Le peu de succès apparent rencontré par cette formule, compte tenu de son existence éphémère, laisse à penser que le public était finalement attaché à des signatures familières et à un ton plus « national ». Cela n’empêche pas les plus grands périodiques de souvent consacrer une de leurs pages à une sélection de dessins étrangers.

Castro, « Les deux Clemenceau ». « Le journaliste : “Je vous apporte une pétition contre la censure. Le Sénateur : “Que voulez-vous que j’en f… ?” ». Le Cri de Paris n°967, 10 octobre 1915.

La considérable évolution du trait satirique n’obère cependant pas complètement la caricature plus traditionnelle. Née en pleine affaire Dreyfus, elle émane ici d’une feuille plus engagée que beaucoup d’autres. La pochade vise ici Clemenceau, échangeant avec allégresse un statut de directeur de presse engagé (il crée ainsi L’Homme enchaîné, plusieurs fois suspendu et finalement interrompu en août 1915) avec celui de l’homme politique, moins chatouilleux en matière de liberté de presse.

Ricardo Flores, « Là-bas ». « Ils ne crieraient pas si fort s’ils étaient ici ! », Le Cri de Paris n°986, 20 février 1916.

Une nouvelle fois, un même titre peut présenter des visages très distincts, d’une couverture à l’autre, suivant son auteur ou le contexte. Ce dessin de Ricardo Flores est symptomatique de l’inquiétude générale montant au début de l’année 1916, un peu avant le début de la bataille de Verdun. Il fait écho à la célébrissime estampe de Forain campant deux poilus dans une tranchée : « Pourvu qu’ils tiennent ! » s’exclame l’un d’eux. « Qui ça ? » demande l’autre. « Les civils ». Ici, les soldats manifestent au contraire leur désarroi face à la tonalité à la fois triomphante et exhortatoire de l’arrière. Se profile donc une rupture entre le front et l’arrière, rarement montrée dans la presse. Notons que Flores sert lui-même sous les drapeaux.

Lucien Laforge, « La guerre ». « Après deux ans, c’est bien vieux jeu ! », Le Canard enchaîné n°7, 16 août 1916.

Fondé en septembre 1915 par Maurice Maréchal, Le Canard enchaîné, aujourd’hui doyen des journaux satiriques français, fait tout de suite entendre une voix singulière. Ses critiques envers le pouvoir ou les militaires lui valent de nombreux démêlés avec la censure. Ses collaborateurs, tels ce Lucien Laforge, ne cachent pas des opinions en faveur de la paix, et multiplient les attaques contre les snobs de la capitale. Même graphiquement, le « Canard » innove et encourage un dessin au trait, efficace et précurseur des années 1920. Pour autant, le titre fait figure d’exception, et il est d’autant plus curieux de le voir sollicité si souvent par les historiens comme le reflet de la production satirique au cours de la Grande Guerre.

Jules Depaquit, « Comment on nous bourre le crâne », Les Hommes du jour n°435, 29 juillet 1916. « – Monsieur n’est donc pas avec sa dame ? – Non, je ne l’amène plus au restaurant que les jours sans viande. »

De nouveau un journal aux idées quelque peu pacifistes, qui ne renonce pas à certaines luttes sociales. Celles-ci évoluent vers la critique de la bourgeoisie de l’arrière, rapidement qualifiée d’embusquée ou de profiteuse. Gloire du Montmartre bohème, Jules Depaquit se démarque nettement de beaucoup de ses camarades en collaborant à des journaux distincts de l’effort de guerre. Une fois de plus, cette orientation plus critique (même minoritaire) atteste d’un reflux du patriotisme « béat » propre à l’année 1915, et de la montée d’une inquiétude l’année suivante.

Lucien Laforge, « Quatrième Toussaint » [légende censurée], Le Bloc n°29, 4 novembre 1917.

Le panorama ne serait pas complet sans un journal confidentiel mais résolument engagé pour l’arrêt des combats, et en tant que tel, victime de la censure. La couverture de ce Bloc laisse transparaître le dénuement du titre, ce qui n’est pas incompatible avec la qualité plastique. Le talent de Lucien Laforge confère à cette composition une ambiance lugubre très différente de la fibre patriotique du Rire rouge ou de La Baïonnette. Même privé de légende, tout commentaire de cette scène de cimetière s’avère superflu… Sinon que nous sommes en 1917, et qu’une nuance nauséeuse commence à faire timidement entendre sa voix dans l’opinion.

Affiche de l’exposition « La guerre et les Humoristes », mai-juillet 1916.

Divisés en deux manifestations artistiques concurrentes depuis 1911, les artistes Humoristes non mobilisés se retrouvent pour réunir leurs œuvres en un seul salon, devenant du même coup l’un des centres du dessin de guerre. Ce salon des Humoristes reflète l’inflation du nombre d’expositions ou de spectacles à consonance patriotique, auxquels s’associent régulièrement des signatures prestigieuses comme celles d’Adolphe Willette ou de Louis Raemaekers.

  • Albert Guillaume, « Le communiqué de 15heures », La Baïonnette n°61, 31 août 1916.
  • Nowo-Dworski, « La statue du Quémandeur », caricature publiée par le journal polonais Mucha et repris par À la baïonnette n°16, 8 mai 1915.
  • Abel Faivre, « Comment le monde portera le casque », Le Rire rouge n°12, 6 février 1915.
  • Jacques Nam, « Les usines de guerre », La Baïonnette n°118, 4 octobre 1917.
  • Alexandre Roubille, sans titre, Fantasio n°213, 1er décembre 1915.
  • Jim [Jean Cocteau], « Un taube qui ne viendra pas à Paris », Le Mot n°16, 3 avril 1915.
  • O’Galop [Marius Rossillon], « Demandez la brosse Antiboche, système Rosalie, propreté, hygiène », Le Pêle-Mêle n°31, 1er août 1915.
  • Louis Denis-Valvérane, « Politesse teutonne », Le Pêle-Mêle n°28, 11 juillet 1915.
  • Non signé (Louis Forton), « Bang ! Nouvelles aventures des Pieds Nickelés », L’Epatant n°393, 27 janvier 1916
  • Georges Léonnec, « La dernière création de Mimi Pinson, la robe cocarde », La Vie Parisienne n°49, 4 décembre 1915.
  • Adolphe Willette, « Le coup dans le dos. Non, non, je ne dois pas mourir de ça ! », Le Sourire n°28, 9 juillet 1914
  • Adolphe Willette, « Non…non…Je ne dois pas mourir de ça ! », Le Journal, 17 décembre 1917
  • Charles Léandre, sans titre, Je sais tout n°114, 15 mars 1915
  • Charles Clerice, « Notre allié » « Le Temps : “Moi aussi je suis anti-boche !” », L’Anti-boche illustré n°24, 9 octobre 1915.
  • Frank Reynolds, « Le triomphe de la science et de la civilisation », L’Europe anti-Prussienne n°1, 15 octobre 1914.
  • Castro, « Les deux Clemenceau » « Le journaliste : “Je vous apporte une pétition contre la censure. Le Sénateur : “Que voulez-vous que j’en f… ?” », Le Cri de Paris n°967, 10 octobre 1915.
  • Ricardo Flores, « Là-bas » « Ils ne crieraient pas si fort s’ils étaient ici ! », Le Cri de Paris n°986, 20 février 1916.
  • Lucien Laforge, « La guerre » « Après deux ans, c’est bien vieux jeu ! », Le Canard enchaîné n°7, 16 août 1916.
  • Jules Depaquit, « Comment on nous bourre le crâne », Les Hommes du jour n°435, 29 juillet 1916.
  • Lucien Laforge, « Quatrième Toussaint » [légende censurée], Le Bloc n°29, 4 novembre 1917.
  • Affiche de l’exposition « La guerre et les Humoristes », mai-juillet 1916.
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authors
  • Laurent Bihl
    Historien - enseignant au lycée Paul Eluard à Saint Denis
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